Par Mabrouka Khedir – Cosmos Media Tunisie
Dans l’atmosphère conviviale d’une soirée ramadanesque, les discussions ont pris une tournure particulièrement sérieuse. Pendant plus de trois heures, experts, chercheurs et spécialistes de l’énergie se sont réunis à l’initiative du Réseau des femmes pour la transition énergétique (Tunisia Women Network for Energy Transition (TWNET)) afin d’examiner une question qui s’impose désormais dans les débats économiques et environnementaux en Tunisie : la taxe carbone.
Au cœur des échanges, une interrogation centrale : la Tunisie peut-elle transformer cet instrument fiscal en un levier pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre et accélérer sa transition vers une énergie plus propre ? Et surtout, à quelles conditions une telle politique pourrait-elle réussir dans un contexte économique déjà fragile ?
Tout au long de la soirée, les intervenants ont exploré les multiples facettes de la transition écologique, tentant de concilier l’urgence climatique avec les réalités économiques nationales. Car si la taxe carbone apparaît aujourd’hui comme un outil incontournable dans de nombreux pays, son adoption dans un pays en développement comme la Tunisie soulève des questions complexes, allant de la compétitivité industrielle à la justice sociale.

Comprendre la taxe carbone : entre outil écologique et enjeu économique
C’est Ahmed Chouachi qui a ouvert le débat en abordant le mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières, connu sous le nom de CBAM. S’appuyant sur son expertise, il a mis en lumière l’ambivalence de cet instrument : à la fois outil environnemental destiné à réduire les émissions et mécanisme économique pouvant protéger les industries européennes face à la concurrence internationale.
Selon lui, la taxe carbone ne doit pas être perçue comme une simple charge fiscale imposée aux entreprises ou aux citoyens. Elle constitue avant tout un instrument politique et environnemental visant à intégrer le coût réel de la pollution dans les activités économiques.
Dans cette logique, plusieurs objectifs se dessinent : responsabiliser les pollueurs en leur faisant assumer le coût des émissions qu’ils génèrent, encourager la transition vers des sources d’énergie plus propres et mobiliser de nouvelles ressources financières destinées à soutenir des projets écologiques.
Mais pour Ahmed Chouachi, l’essentiel réside ailleurs. « L’important n’est pas seulement d’imposer une taxe, mais de l’inscrire dans une stratégie globale capable d’orienter l’économie vers une production plus propre et une société plus résiliente », explique-t-il.
Dans le cas tunisien, souligne-t-il, un tel mécanisme ne peut fonctionner sans des bases solides : des systèmes fiables de collecte de données, des méthodes précises pour calculer les émissions et des institutions capables d’en assurer le suivi.

L’efficacité énergétique, première étape de la transition
Pour Chihab Boudan, l’ universitaire et expert tunisien dans le domaine de l’énergie et des systèmes énergétiques durables, la question ne se limite pas à la fiscalité. Avant même de parler de taxe carbone, il estime que la priorité doit être donnée à l’efficacité énergétique.
Autrement dit, consommer moins et mieux.
Améliorer l’efficacité énergétique dans les bâtiments, les industries et les transports permettrait de réduire directement la consommation d’énergie et, par conséquent, les émissions de carbone. Une démarche qui rendrait toute future taxe carbone plus acceptable et plus équitable.
« Si nous consommons plus d’énergie que nécessaire, nous paierons le prix des émissions deux fois : une première fois dans notre facture énergétique et une seconde fois dans la taxe », résume-t-il.
Les expériences de pays européens comme l’Allemagne ou le Danemark montrent d’ailleurs qu’une amélioration relativement modeste de l’efficacité énergétique peut réduire la consommation d’énergie de 15 à 25 % en quelques années seulement.
Mesurer les émissions : un défi technique majeur
Mais avant même de penser à taxer les émissions, encore faut-il pouvoir les mesurer.
C’est sur ce point qu’Amina Chelli, experte en politiques environnementales et membre du Tunisia Women Network for Energy Transition (TWNET), a attiré l’attention. Pour elle, la crédibilité d’une taxe carbone repose avant tout sur la capacité à identifier précisément les sources de pollution.
« Si nous ne savons pas d’où viennent les émissions, nous risquons de taxer les mauvais acteurs et de laisser les véritables pollueurs échapper à toute responsabilité », prévient-elle.
Or la Tunisie souffre encore d’un manque de systèmes de suivi et de bases de données fiables permettant de mesurer les émissions dans les secteurs clés tels que l’industrie, l’agriculture ou les transports. Renforcer les capacités techniques et former les experts capables de réaliser ces évaluations constitue donc une étape essentielle.
La posidonie, un allié naturel contre le carbone
La discussion s’est ensuite tournée vers les solutions naturelles avec l’intervention de Hamdi Hachad, expert en environnement et changement climatique.
Selon lui, la Tunisie dispose d’un atout écologique souvent sous-estimé : la posidonie, une plante marine présente dans les herbiers méditerranéens et capable de stocker d’importantes quantités de carbone.
Ces écosystèmes marins jouent un rôle crucial dans la régulation du climat et pourraient devenir un élément central d’une stratégie nationale de stockage carbone.
Mais Hachad rappelle également que toute politique climatique doit intégrer une dimension sociale. « Il serait injuste de faire supporter aux populations les plus vulnérables le coût d’une pollution générée principalement par les grandes industries », insiste-t-il.

Industrie et exportations face au défi carbone
L’impact des politiques climatiques sur la compétitivité internationale a été abordé par Saif Derouiche, expert en politiques climatiques et mécanismes carbone au sein du programme allemand de coopération technique (GIZ).
Il met en garde contre les conséquences du mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières pour les exportateurs tunisiens. À défaut d’une adaptation rapide, certaines entreprises pourraient voir leurs produits devenir moins compétitifs sur le marché européen.
« Si nous ne nous préparons pas dès maintenant, exporter vers l’Europe deviendra plus coûteux, en particulier pour les produits à forte empreinte carbone », avertit-il.
Pour éviter ce scénario, il appelle à moderniser les chaînes de production, adopter des technologies plus propres et renforcer la coopération entre les institutions publiques et le secteur privé.

Transformer la taxe carbone en opportunité économique
Pour l’économiste Ezzedine Khalfallah, la taxe carbone ne doit pas être envisagée uniquement comme une contrainte. Bien utilisée, elle pourrait devenir un levier de transformation économique.
Investissements dans les technologies propres, formation de la main-d’œuvre, développement des secteurs verts : autant d’opportunités qui pourraient émerger si les recettes de la taxe sont réinvesties de manière transparente et stratégique.
« La taxe carbone peut devenir une opportunité pour transformer nos modes de production, renforcer l’économie verte et créer de nouveaux emplois », estime-t-il.
Une critique philosophique de la transition énergétique
Mais tous les intervenants ne se sont pas limités aux aspects techniques et économiques.
Le chercheur en philosophie politique Chokri Ben Aissa a introduit une dimension critique dans le débat. Selon lui, les discussions sur la transition énergétique se sont progressivement éloignées d’une réflexion sur la crise écologique elle-même pour se concentrer sur des solutions économiques rapides.
Dans cette perspective, la question n’est pas seulement de savoir s’il faut opérer une transition énergétique, mais aussi de déterminer qui en contrôle les orientations et qui en supporte les coûts.
Il soulève également le problème de la justice climatique, estimant que les pays du Sud risquent de payer aujourd’hui le prix d’une crise climatique largement provoquée par les pays industrialisés.
Cette situation pourrait, selon lui, conduire à l’émergence de nouvelles formes de ce qu’il appelle un « colonialisme vert ».
Entre défis et opportunités pour la Tunisie
Au terme des discussions, un constat s’impose : la mise en place d’une taxe carbone en Tunisie se heurte à de nombreux défis.
Le pays doit encore renforcer ses systèmes de mesure des émissions, améliorer ses capacités administratives et veiller à protéger les populations les plus vulnérables. Par ailleurs, les industries tunisiennes devront s’adapter rapidement pour rester compétitives sur les marchés internationaux.
Malgré ces obstacles, les experts s’accordent sur un point : la taxe carbone pourrait devenir un outil stratégique pour moderniser l’économie, stimuler l’innovation et accélérer la transition énergétique.
Mais pour réussir, elle devra s’inscrire dans une stratégie nationale cohérente associant politiques publiques, investissements verts et dialogue avec l’ensemble des acteurs économiques et sociaux.
Une question toujours ouverte
La soirée s’est conclue sur une conviction partagée : la taxe carbone n’est pas une solution miracle. Elle constitue un outil parmi d’autres dans une stratégie climatique plus large, fondée sur des données fiables, une gouvernance transparente et un engagement politique durable.
Reste une question essentielle : « la Tunisie est-elle prête à transformer la taxe carbone d’une idée théorique en un véritable moteur de transition écologique et économique ? »
Un débat qui ne fait sans doute que commencer.




