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Quand la mémoire rencontre la science : le blé dur tunisien écrit un nouveau chapitre de l’avenir

Mabrouka Khedir – Cosmos Media – Tunisie

Au cœur du siège de la Banque nationale des gènes en Tunisie, la rencontre n’avait rien d’une conférence de presse ordinaire. C’était un moment charnière qui redéfinit la relation entre patrimoine agricole et innovation scientifique. Là où se conserve la mémoire des semences et où se protège la diversité biologique, chercheurs et experts se sont réunis pour annoncer une avancée scientifique sans précédent : le décodage complet du génome de deux anciennes variétés de blé dur tunisien, Mahmoudi et Chili.

Cet événement ne s’est pas limité à célébrer des résultats de recherche. Il a marqué l’annonce de l’émergence d’une nouvelle vision de l’agriculture en Tunisie, une vision qui associe savoir local et sciences ouvertes, et place le chercheur tunisien au cœur de l’innovation mondiale.

Des champs aux laboratoires : l’histoire d’un blé porteur de mémoire nationale

Le blé dur en Tunisie s’inscrit dans une histoire séculaire, intimement liée à l’identité alimentaire et culturelle du pays. Les variétés Mahmoudi et Chili ne sont pas de simples cultures agricoles, mais de véritables « archives vivantes » de la mémoire paysanne tunisienne, façonnées par des générations de savoir-faire et dotées d’une capacité remarquable d’adaptation aux conditions climatiques difficiles, comme l’ont rappelé les experts présents à la Banque nationale des gènes.

Aujourd’hui, grâce aux technologies modernes de séquençage du génome (Whole-Genome Sequencing), il devient possible de lire cette mémoire au niveau de l’ADN et de comprendre les mécanismes précis qui confèrent à ces variétés leur résistance à la sécheresse, à la chaleur et aux maladies.

Open DurumGPT : quand les données deviennent une force collective

Au cœur de cette transformation se distingue le projet Open DurumGPT, une initiative pionnière dans le domaine des sciences ouvertes. Cette plateforme ne se contente pas de diffuser des données génomiques : elle redéfinit le concept même de coopération scientifique en mettant les ressources à disposition gratuite des chercheurs du monde entier.

Selon Mouez Hanin, professeur à l’Institut supérieur de biotechnologie de l’Université de Sfax et coordinateur du projet : « Le séquençage des génomes de ces deux variétés représente une avancée majeure. Ils joueront un rôle central dans le développement d’un blé plus résistant au changement climatique, tout en préservant le savoir-faire des agriculteurs tunisiens qui ont entretenu ces variétés pendant des siècles. Nous avons besoin de ces avancées, notamment pour faire face à la sécheresse, à la hausse des températures et à la salinité. »

Il ajoute que ces résultats dépassent le cadre purement académique pour contribuer à la sécurité alimentaire nationale, en améliorant la productivité et la qualité des céréales.

Il souligne également que ce travail est l’aboutissement d’une intégration entre savoir scientifique moderne et expertise agricole ancestrale. Les agriculteurs tunisiens ont joué, pendant des siècles, un rôle essentiel dans la préservation et l’adaptation de ces variétés locales aux conditions du sol et du climat. Le projet vise ainsi à valoriser ce patrimoine agricole en l’intégrant aux programmes modernes de sélection génétique, garantissant ainsi la durabilité de la production et la protection de la biodiversité face aux défis climatiques croissants en Tunisie et dans le bassin méditerranéen.

Dans la même logique, Mouez Hanin insiste sur une mutation stratégique majeure : le passage de la connaissance comme propriété fermée à une connaissance partagée, et de la recherche isolée à l’innovation collaborative.

Conférence de presse à la Banque nationale des gènes en Tunisie

La science au service de la sécurité alimentaire

Cette avancée ne reste pas confinée aux laboratoires. Elle s’inscrit dans un monde de plus en plus vulnérable, marqué par l’accélération du changement climatique, la raréfaction des ressources en eau et l’augmentation constante de la demande alimentaire.

Dans ce contexte, la compréhension du génome devient un outil stratégique essentiel, permettant d’identifier les gènes responsables de la résistance à la sécheresse, aux maladies et même d’améliorer la valeur nutritionnelle du blé. Il ne s’agit plus seulement de science, mais d’un espoir concret incarné par des variétés « climato-intelligentes », capables de résister et de s’adapter à des environnements extrêmes.

C’est dans ce cadre qu’est intervenue Mohamed Ali Ben Temessk, directeur général de la Banque nationale des gènes, qui a donné une dimension stratégique à cette avancée. Il a souligné que ce travail ne se limite pas à comprendre le passé génétique des variétés, mais qu’il dessine les contours de l’avenir, en affirmant que l’identification des caractéristiques génétiques uniques de ces deux variétés constitue une feuille de route pour développer un blé adapté aux pressions climatiques.

Il a ajouté que la véritable valeur de ce travail réside dans sa capacité à transformer les ressources génétiques locales, d’un simple patrimoine conservé, en une force active au service de la sécurité alimentaire, faisant des gènes tunisiens une partie de la solution mondiale face au changement climatique.

conférence de presse à la Banque nationale des gènes en Tunisie

Entre patrimoine et identité : le blé comme symbole civilisationnel

La dimension culturelle n’était pas absente de cette rencontre. Elle a constitué un fil conducteur reliant science et mémoire, laboratoire et champ.

Comme le souligne le chercheur Brandon Wolff, professeur à l’Université des sciences et technologies du roi Abdallah en Arabie saoudite :

« Le blé dur a façonné pendant des siècles les champs, les cuisines et la culture de la Tunisie. Le séquençage de ces génomes permet de préserver un patrimoine vivant tout en renforçant la résilience d’une culture essentielle à l’identité nationale. »

Ainsi, cet accomplissement dépasse le cadre scientifique pour devenir un acte de préservation d’une mémoire collective. Les épis de blé y incarnent des récits familiaux, des traditions saisonnières et des savoirs culinaires transmis de génération en génération. Lire le génome revient alors non seulement à décrypter une information biologique, mais aussi à renouer avec une histoire culturelle profonde.

Un trésor génétique face à l’avenir

De son côté, Soufien Kamoun, professeur et responsable d’équipe au Sainsbury Laboratory de Norwich au Royaume-Uni, insiste sur la valeur stratégique de ces variétés : « Mahmoudi et Chili constituent un véritable trésor vivant de la civilisation tunisienne… ils forment la base des analyses qui permettront de développer la prochaine génération de blé résistant au changement climatique. »

Les variétés Mahmoudi et Chili comptent parmi les plus anciennes du blé dur tunisien. Mahmoudi est reconnu pour son adaptation aux zones semi-arides et la qualité de sa semoule utilisée dans le couscous et les pâtes traditionnelles. Chili se distingue par un cycle de croissance équilibré et une bonne résistance aux contraintes environnementales, contribuant ainsi à la diversité génétique du blé local.

Ces variétés représentent de véritables banques génétiques vivantes, porteuses de gènes essentiels liés à la tolérance à la chaleur, à la sécheresse et aux sols pauvres. Leur séquençage permet désormais d’exploiter ces caractéristiques dans les programmes d’amélioration génétique afin de créer des variétés plus productives et résilientes.

Dans ce cadre, la docteure Zahra Lili Chabaane, directrice de l’Institution de recherche et d’enseignement supérieur agricole, a souligné que ce projet s’inscrit dans une vision nationale intégrée reliant recherche scientifique, formation académique et besoins du secteur agricole. Elle a insisté sur le fait que le séquençage des génomes des céréales locales représente une transformation majeure dans notre rapport aux ressources génétiques : il ne s’agit plus seulement de les conserver, mais de les comprendre et de les valoriser.

Elle a également mis en avant la formation d’une nouvelle génération de chercheurs capables de mobiliser la génétique au service d’une agriculture durable, tout en renforçant les passerelles entre universités, centres de recherche et acteurs professionnels. L’objectif est de transformer ces résultats en solutions concrètes pour les agriculteurs tunisiens et, à terme, en politiques publiques soutenant la souveraineté alimentaire.

Elle conclut que ce moment marque une étape qui dépasse l’annonce scientifique : il positionne la Tunisie sur la carte mondiale de la recherche agricole, non pas comme simple conservateur de patrimoine, mais comme acteur d’innovation.

La Banque nationale des gènes : gardienne de la mémoire vivante

La Banque nationale des gènes en Tunisie constitue un pilier stratégique dans la préservation des ressources génétiques. Depuis sa création en 2007, elle joue un rôle central dans la collecte, la conservation et la documentation de milliers d’accessions génétiques végétales et animales, avec un accent particulier sur les céréales locales.

Elle combine des méthodes de conservation avancées, allant du stockage à long terme à basse température à la conservation in situ, garantissant la pérennité de la diversité génétique. Dans le domaine des céréales, elle organise des missions de collecte, réalise des caractérisations morphologiques et moléculaires, et met ces ressources à disposition des chercheurs et programmes de sélection.

Au-delà de son rôle scientifique, elle agit comme outil de souveraineté alimentaire, réduisant la dépendance aux semences importées et valorisant les variétés locales. Dans un contexte de changement climatique et d’instabilité des chaînes d’approvisionnement, elle constitue une véritable « mémoire vivante » au service de l’avenir.

Le secteur céréalier en Tunisie : entre importance stratégique et défis structurels

Le secteur des céréales constitue l’un des piliers de l’agriculture tunisienne. Le blé dur y occupe une place centrale, notamment dans l’alimentation nationale (couscous, pâtes), aux côtés du blé tendre, de l’orge et du triticale. Les surfaces cultivées varient entre 1,2 et 1,5 million d’hectares, principalement dans le nord et le nord-ouest.

Malgré son importance stratégique, le secteur reste confronté à de fortes contraintes : dépendance aux pluies, faibles rendements, fragmentation des exploitations, coûts élevés des intrants et pression croissante sur les ressources en eau. La production varie fortement selon les années, ce qui accentue la dépendance aux importations.

Le déficit production-consommation : une équation fragile

La Tunisie présente un déficit structurel entre production et consommation de céréales, ce qui la contraint à importer des quantités importantes, notamment de blé tendre.

Cependant, il est essentiel de distinguer entre importation de céréales et production de semences. Si le pays dépend des marchés internationaux pour la consommation, il maintient une production nationale de semences, fondée sur un système public de sélection et d’amélioration génétique.

Comme l’a souligné Zahra Lili Chabaane, la véritable souveraineté réside dans la capacité à produire ses propres semences adaptées aux conditions locales.

Le blé dur tunisien : un atout encore sous-exploité

Pour Mouez Hanin, le blé dur tunisien constitue un patrimoine génétique sous-exploité. Les variétés traditionnelles possèdent des qualités exceptionnelles de résistance et de qualité nutritionnelle, mais leur potentiel reste limité par un manque d’investissement dans la recherche appliquée.

Le séquençage génomique permet aujourd’hui de passer d’une sélection empirique à une sélection ciblée, accélérant ainsi la création de nouvelles variétés plus résistantes et plus productives grâce à des techniques comme la sélection assistée par marqueurs génétiques.

Une agriculture face à un nouveau climat

Dans un contexte de changements climatiques rapides, l’agriculture tunisienne entre dans une phase critique. Les saisons deviennent imprévisibles, les ressources naturelles se raréfient, et les marges d’adaptation se réduisent.

Mais dans cette fragilité émergent aussi de nouvelles perspectives : celles d’une agriculture fondée sur la mémoire génétique, la science et la collaboration entre chercheurs et agriculteurs. Les variétés locales deviennent des outils d’adaptation, et la génomique un levier de transformation.

Ainsi se dessine une nouvelle souveraineté alimentaire, fondée non seulement sur la production, mais sur la connaissance, la valorisation des ressources locales et l’innovation partagée.

Ainsi, d’une simple graine, se raconte l’histoire d’un pays… et d’un gène invisible se construit l’avenir de son alimentation.

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