Jalel Ben Romdhane — Analyste économique et stratégique — Cosmos Media
570 millions de dinars de pertes, 7 800 m³ d’effluents toxiques, et un monopole mondial sur une fibre d’avenir que la Tunisie exporte brute depuis des décennies.
Le diagnostic est posé. La question est désormais : quel modèle pour la renaissance ?
Les faits, d’abord, sans détour, à fin 2022 la SNCPA avait accumulé des pertes dépassant 570 millions de dinars et des dettes dépassant 600 millions de dinars : 300 millions d’emprunts du Trésor, 65 millions de dettes envers les fonds sociaux, 100 millions dus à la STEG et 105 millions envers les fournisseurs et banques.
Parallèlement, l’usine déverse quotidiennement pas moins de 7 800 m³ d’effluents liquides fortement concentrés en chlore et en soude dans les cours d’eau, menaçant directement la plus importante nappe phréatique de Tunisie. Dans son passif aussi et pendant des décennies, un volume de mercure rejeté dans les eaux usées (plus de 375 fois supérieur aux standards de la directive 82/176/CEE). Une étude du ministère tunisien de l’Environnement de 2005 situait les rejets annuels de mercure entre 8 et 12 tonnes. Les conséquences sanitaires sont aujourd’hui documentées avec un taux d’asthmatiques largement supérieur à la moyenne dans les zones environnantes.
L’étude stratégique de restructuration a été réalisée dès 2013, soumise aux gouvernements successifs, mais n’a jamais été mise en œuvre. Douze années perdues et une réflexion à engager dans un autre contexte.
Un monopole mondial mal exploité
Là où ça fait mal, c’est que la SNCPA n’est pas condamnée ; elle est structurellement mal positionnée et na nuance est capitale.
La société est aujourd’hui la seule au monde à produire de la pâte d’alfa, entièrement exportée en raison de ses multiples usages et de l’intérêt croissant pour les matières naturelles. Ce monopole de fait sur une fibre aux propriétés remarquables (dont les propriétés mécaniques sont proches de celles du jute et du sisal, et qui suscite un intérêt croissant comme renfort pour les composites polymères, notamment dans les industries automobile et aéronautique) représente un avantage concurrentiel que peu de pays au monde peuvent revendiquer. Mais voilà le problème fondamental : la Tunisie exporte cette fibre brute, à faible valeur ajoutée, laissant à d’autres l’essentiel de la chaîne de valeur.
C’est l’équivalent industriel d’un pays pétrolier qui exporterait uniquement du brut sans jamais construire une raffinerie.
Sur le marché mondial des fibres naturelles, les textiles consomment environ 40 % des fibres, le papier et l’emballage 20 %, et les industries chimiques et composites 25 %. Chacun de ces segments représente des débouchés industriels que Kasserine ne capte pas.
La rupture de modèle : de l’usine au cluster
La vraie transformation ne consiste pas seulement à remettre l’usine en état. Elle consiste à faire de la SNCPA le nœud d’un pôle industriel « propre » intégré autour de l’alfa ; un cluster au sens plein du terme, c’est-à-dire un réseau d’entreprises, d’unités de recherche et de formation, et d’organismes publics associés, regroupés autour d’une thématique ciblée considérée comme porteuse.
Concrètement, cela signifie intégrer des industries « propres » en aval au lieu d’exporter la pâte. La fibre d’alfa peut alimenter trois filières à haute valeur ajoutée que Kasserine ne développe pas encore : les papiers spéciaux et le papier-monnaie, dont plusieurs banques centrales dans le monde sont demandeuses de fournisseurs certifiés en fibres naturelles ; les composites biosourcés pour l’automobile et l’aéronautique et les textiles techniques, où les chercheurs ont démontré la possibilité d’extraire des fibres longues de l’alfa comparables aux autres fibres végétales, ouvrant la voie à des applications textiles industrielles.
Ces filières se construisent par un apport en infrastructure et qualité de vie qui peut permettre d’installer des joint-ventures avec des industriels internationaux qui apportent la technologie, les débouchés commerciaux et le savoir-faire de transformation. C’est un deal industriel rationnel : la Tunisie apporte la ressource unique et l’infrastructure existante ; les partenaires apportent le marché et gardent la valeur ajoutée dans le pays.
La recherche comme levier de souveraineté industrielle
Intégrer de la recherche publique (universités) et dédier des programmes spécifiques aux startups est un booster certain, un cluster sans recherche est une zone industrielle ordinaire. Ce qui distingue un vrai pôle de compétitivité, c’est sa capacité à produire de la connaissance propriétaire (des brevets, des procédés, des matériaux) qui verrouillent l’avantage concurrentiel dans le temps. Il y a de la recherche académique locale et nationale qui n’a jamais trouvé de traduction industrielle à la SNCPA. Le fossé entre les deux institutions (université et entreprise), géographiquement voisines, illustre parfaitement l’atomisation du système d’innovation tunisien.
Combler ce fossé, c’est créer une interface formalisée entre l’université, l’usine et les industriels partenaires : laboratoires communs, thèses ‘sur les problématiques spécifiques de la fibre alfa, incubateur pour les startups deeptech travaillant sur les matériaux biosourcés, dépôt systématique de brevets sur les procédés développés.
Ce modèle (un pôle de compétitivité rassemble sur un territoire bien identifié des entreprises, des laboratoires de recherche et des établissements de formation, les pouvoirs publics nationaux et régionaux étant étroitement associés à cette dynamique) a prouvé son efficacité dans des dizaines de régions européennes qui ont transformé des héritages industriels lourds en écosystèmes d’innovation compétitifs.
La gouvernance comme condition préalable
Aucun de ces scénarios n’est crédible sans un changement de gouvernance. Le changement dans la gouvernance est de doter l’entreprise d’une autonomie intégrale pour un management plus souple, plus réactif au marché et doté de la capacité concurrentielle nécessaire. C’est là qu’intervient le modèle des operating partners : des experts sectoriels (ingénieur papetier, spécialiste de la chimie verte, développeur de joint-ventures industriels, etc.) qui pilotent opérationnellement la transformation avec des objectifs contractualisés et une reddition de comptes publique, sans remettre en cause la propriété publique de l’entreprise.
La mise en place de normes ESG effectives (audit environnemental indépendant, KPI de dépollution vérifiables, reporting annuel certifié) n’est pas une contrainte supplémentaire dans ce contexte. C’est le passeport qui ouvre les guichets des bailleurs de fonds, des fonds verts (BEI, du Fonds pour l’Environnement Mondial) et des industriels partenaires. Tous sont soumis à des taxonomies (IFRS, CSRD, etc.) et ne peuvent s’associer qu’à des acteurs traçables et conformes. Nous le disons souvent : L’objectif est de passer d’un ESG de promesse à un ESG de preuve.
La reprise de la production de papier pour les livres et les cahiers subventionnés est un signal positif mais insuffisant, c’est un plancher pas un objectif.
La question qu’on doit se pser : est-on capable de transformer une contrainte héritée (une usine polluante, endettée, tournant au ralenti) en levier de développement territorial ?
La réponse dépend de l’actionnaire mais aussi des parties prenantes : faire de la SNCPA non plus l’unique producteur mondial de pâte d’alfa brute, mais le centre d’un écosystème industriel complet, de la plante au produit fini, de la recherche au brevet, de l’université à la startup.
Kasserine a la ressource, il lui manque le modèle.
Sources : African Manager, La Presse de Tunisie, L’Economiste Maghrébin, Nawaat (rapport SOS Biaa / étude ministérielle 2005), observatoire Raqaba, ScienceDirect (revue sur la fibre alfa, 2019), données marché fibres naturelles et composites textiles (GMInsights, ExactitudeConsultancy).




