Cosmos Media: A.N.
L’été a commencé en Tunisie et, avec lui, revient une phrase que beaucoup de Tunisiens entendent depuis l’enfance : « Mets le reste dans la mer, elle mangera tout.»
Dans certaines familles tunisiennes, jeter des restes alimentaires ou de petits déchets dans la mer est encore perçu comme un geste anodin. La mer est souvent perçue comme un espace infini, capable d’absorber toute chose sans laisser de traces visibles. Cette représentation repose sur l’idée que les déchets finissent par se décomposer naturellement et disparaître. Une croyance pourtant éloignée des réalités scientifiques actuelles.
Quelles sont les origines de cette croyance ?
Cette idée n’est pas nouvelle. Elle circule de longue date dans les discours du quotidien : « La mer peut tout manger. »
Vu qu’elle est perçue comme un espace vaste, presque infini, elle est souvent considérée comme capable de se régénérer seule et d’absorber sans limite les déchets qui y sont rejetés. En Tunisie, cette représentation s’est progressivement ancrée dans les habitudes sociales. Transmise de génération en génération, elle est rarement remise en question, notamment parce que les conséquences des déchets ne sont pas forcément immédiates ni directement visibles. Lorsqu’une personne jette un emballage ou un reste de nourriture dans la mer, rien ne semble se produire sur le moment. Au bout de quelques minutes, l’objet peut disparaître avec les vagues et ne plus être visible. Cette absence d’effet immédiat peut renforcer l’impression que le geste est inoffensif.
La recherche en psychologie cognitive montre pourtant que ce type de croyance peut se construire simplement par répétition. Selon la méta-analyse « The Truth About the Truth: A Meta-Analytic Review of the Truth Effect », les affirmations répétées sont systématiquement perçues comme plus vraies que les nouvelles, même lorsqu’elles sont fausses. Les auteurs expliquent ce phénomène par la « fluidité cognitive ». Plus une idée est familière et facile à traiter mentalement, plus elle paraît crédible. À force d’entendre que « la mer avale tout », cette affirmation finit par être acceptée comme une vérité, sans qu’elle repose nécessairement sur des preuves scientifiques.
Parmi les facteurs contribuant à la persistance de ces comportements au sein de certaines familles, le manque d’éducation environnementale occupe une place importante. En Tunisie, les questions liées à la pollution marine, à la gestion des déchets ou à la protection des écosystèmes côtiers occupent encore une place limitée dans les programmes scolaires. Une situation qui limite à la fois la remise en question des croyances héritées et l’adoption de pratiques plus respectueuses de l’environnement.
Par ailleurs, dans plusieurs plages tunisiennes, le nombre insuffisant de poubelles ou l’absence d’espaces dédiés à la collecte des déchets peut inciter certaines personnes à abandonner leurs déchets sur place ou à les jeter directement dans la mer. Une réalité qui ne saurait constituer une excuse pour ces comportements, mais qui contribue néanmoins à leur persistance.
Est-ce que cette idée est vraie ?
Contrairement à cette idée largement répandue, la plage n’est pas un espace capable d’absorber indéfiniment les déchets abandonnés par les visiteurs.
Bien que des scientifiques, comme Pearse, aient décrit il y a plus de 60 ans les plages comme de « vastes systèmes digestifs », en raison de leur capacité naturelle à filtrer l’eau de mer et à recycler une partie de la matière organique, cette fonction écologique ne s’applique pas aux déchets issus de l’activité humaine, en particulier aux plastiques. Si la mer Méditerranée ne représente qu’environ 1 % de la surface océanique mondiale, elle concentrerait près de 7 % des microplastiques présents dans les océans du monde. Son caractère semi-fermé limite l’évacuation naturelle des déchets vers l’océan Atlantique. Par ailleurs, les courants marins peuvent transporter ces déchets sur plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de kilomètres. Un emballage jeté sur une plage peut ainsi réapparaître sur un autre littoral plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard. Les scientifiques parlent de « redistribution » des déchets plutôt que de « disparition ».
Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), environ 229 000 tonnes de déchets plastiques sont déversées chaque année dans la mer Méditerranée, soit l’équivalent de plus de 500 conteneurs de déchets chaque jour.
En Tunisie, une étude menée par Amina Baccar Chaabane, Abdallah Nassour et Hendrik Schubert, entre 2020 et 2023 sur cinq plages situées du nord au sud du pays, montre que les déchets plastiques représentent entre 54 % et 70 % de l’ensemble des détritus recensés sur le littoral. Les emballages constituent à eux seuls entre 54 % et 74 % des déchets observés.
D’ailleurs, les chercheurs ont identifié les activités touristiques et récréatives comme principale source de pollution, responsables de 89% à 95 % des déchets retrouvés sur les plages. Les déchets ne disparaissent pas sous l’effet des vagues ou du sable, tels que les sacs plastiques, bouteilles, emballages alimentaires et objets à usage unique, se dégradent très lentement, se fragmentant souvent en microplastiques qui contaminent durablement les écosystèmes marins et côtiers.
Dans ce contexte, les observations des mêmes chercheurs montrent que les plages continuent d’accumuler des déchets même en basse saison touristique. Une autre preuve que la mer et le sable ne les absorbent pas.
Quelles conséquences sur la Tunisie ?
Bouteilles, bouchons, emballages de chips et de confiseries, pailles, couverts jetables ou encore films alimentaires, une grande diversité de déchets est retrouvée sur les plages tunisiennes, où les sacs plastiques figurent toujours parmi les plus fréquents, malgré leur interdiction par les autorités. Par ailleurs, cette réalité varie selon les littoraux du pays, par exemple les quantités moyennes de plastique par kilomètre sont nettement plus faibles dans les zones touristiques de Gammarth, Hammamet et Sousse que dans celles de Sfax et Gabès, parmi les plus touchées, selon la même étude scientifique.
Les chercheurs soulignent que ces objets, dépourvus de valeur économique, échappent largement aux circuits de collecte et de recyclage, qu’ils soient formels ou informels, et restent ainsi abandonnés dans l’environnement. Dans un paysage déjà saturé de déchets, les mégots de cigarettes sont parmi les éléments les plus fréquemment retrouvés sur les plages tunisiennes, alors même qu’un seul d’entre eux peut libérer dans le milieu marin de nombreuses substances toxiques. Contrairement aux déchets organiques, la plupart des déchets abandonnés sur les plages ou dans la mer persistent durant des décennies, voire plusieurs siècles. Selon le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), une bouteille en plastique peut mettre environ 450 ans à se dégrader dans le milieu marin. Le plus préoccupant dans ces habitudes sur les plages est que cette pollution menace directement les écosystèmes marins. Les déchets plastiques peuvent être ingérés par les poissons, les tortues ou d’autres espèces marines, ou constituer un danger pour elles, en provoquant des blessures ou en entraînant leur mort, et en se fragmentant en particules microscopiques, ils entrent également dans la chaîne alimentaire et finissent par revenir dans nos assiettes sous forme de microplastiques.

Dans ce contexte, des recherches menées en Méditerranée ont montré que de nombreuses espèces de poissons commercialisées pour la consommation humaine contiennent des microplastiques dans leur système digestif. Ces particules peuvent également transporter des polluants chimiques susceptibles d’être transférés dans la chaîne alimentaire.
Des écosystèmes côtiers menacés : quelles solutions ?
Face à cette situation, il convient de rappeler que les plages constituent des écosystèmes à part entière. Elles abritent de nombreux organismes, tels que des crustacés, des insectes, des mollusques et diverses espèces d’oiseaux. L’accumulation de déchets modifie ces habitats et perturbe leur fonctionnement écologique. Selon le Programme des Nations Unies pour l’environnement, si les tendances actuelles se poursuivent, la quantité de plastique rejetée dans les océans pourrait presque tripler d’ici 2040.
Il est donc recommandé d’apporter systématiquement ses déchets lorsqu’aucune poubelle n’est disponible à proximité. Un sac réutilisable permet de conserver ses déchets jusqu’à leur élimination dans un point de collecte adapté.
La réduction des produits à usage unique représente également une solution efficace. Utiliser une gourde, des contenants réutilisables ou éviter les emballages jetables permet de limiter directement la quantité de déchets susceptibles d’être abandonnés dans l’environnement.
Au niveau local, les chercheurs insistent sur la nécessité de renforcer les infrastructures de collecte, d’augmenter le nombre de poubelles dans les zones côtières et d’améliorer les systèmes de gestion des déchets.
En tenant compte des données scientifiques citées dans cet article, on peut conclure que l’idée reçue selon laquelle « la mer mange tout » est fausse. La mer ne fait pas disparaître les déchets, elle les accumule, les fragmente en particules invisibles et les redistribue dans les écosystèmes dont nous dépendons. Ce que nous jetons aujourd’hui sur la plage peut ainsi revenir demain dans la mer, sur nos côtes ou dans notre alimentation.





