Par Mabrouka KHEDIR – Cosmos Media – Tunisie
Dans un contexte où les transformations énergétiques mondiales exercent une pression croissante sur les économies fragiles et émergentes, la Tunisie a annoncé une nouvelle initiative institutionnelle, appelée à dépasser le simple cadre événementiel pour devenir une référence nationale structurante dans la redéfinition du lien entre économie et énergie.
Le 29 juin 2026, au siège de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), une conférence de presse a été organisée pour le lancement officiel de la Grande Prix de l’Efficacité Énergétique (GPPE), dans sa première édition. Cette initiative se présente comme le premier cadre national d’évaluation et de valorisation de l’efficacité énergétique des entreprises, produits et solutions en Tunisie.
Derrière ce qui pourrait sembler être une simple distinction honorifique, se dessine en réalité une ambition plus profonde : instaurer un nouveau langage économique, dans lequel la compétitivité ne se mesure plus uniquement en volumes de production ou en chiffres de ventes, mais aussi en kilowattheures économisés et en empreinte carbone réduite.

D’un prix à une référence nationale : l’émergence d’un nouveau standard
Selon les éléments présentés lors de la conférence, l’initiative ne relève pas des distinctions classiques, mais vise à devenir une référence nationale indépendante en matière d’efficacité énergétique.
Elle repose sur un système de notation sur 100 points, avec un seuil minimal de distinction fixé à 70 points. Derrière cet aspect technique se cache une transformation structurelle : faire passer l’efficacité énergétique du statut de “choix environnemental” à celui de condition d’accès à la reconnaissance économique.
La première édition couvre sept secteurs stratégiques reflétant la structure de l’économie tunisienne et les enjeux de la transition énergétique : énergie solaire, mobilité électrique, électroménager à haute efficacité énergétique, industrie, bâtiment, banques et institutions de microfinance, ainsi que tourisme.
Ces secteurs ne sont pas uniquement réunis par leur consommation énergétique, mais aussi par leur capacité à transformer durablement le modèle de développement national.
Dans cette logique, le prix s’apparente davantage à un laboratoire de politiques publiques qu’à un simple concours, avec pour objectif de créer une norme de comparaison et d’encourager une nouvelle dynamique concurrentielle : consommer moins pour gagner plus.

Un contexte sous tension : une économie contrainte par la question énergétique
Cette initiative s’inscrit dans un contexte énergétique particulièrement contraint en Tunisie. La hausse des coûts de l’énergie, l’aggravation du déficit énergétique et la dépendance persistante aux importations constituent des fragilités structurelles majeures pour l’économie nationale.
À cela s’ajoutent les pressions internationales, notamment l’entrée progressive en vigueur du mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières. Celui-ci impose de nouvelles contraintes environnementales aux exportations tunisiennes, susceptibles de redéfinir leur compétitivité sur les marchés internationaux.
Dans ce cadre, l’efficacité énergétique ne relève plus uniquement du discours environnemental : elle devient un outil de défense économique et une condition d’intégration durable dans les chaînes de valeur mondiales.

Des lectures multiples : économie, souveraineté et opportunité
Lors de la conférence organisée à l’UTICA, les interventions des différents acteurs ont dessiné une lecture plurielle de la question énergétique en Tunisie, révélant les multiples dimensions du sujet.
De la technique à la logique de puissance économique
Pour Nabil Jreidat, fondateur du Grand Prix de l’Efficacité Énergétique, la problématique énergétique dépasse largement le seul cadre environnemental. Dans une déclaration accordée à Cosmos Media, il affirme qu’il s’agit avant tout d’« un changement dans la logique même de la puissance économique ».
Le fondateur du prix souligne également que « l’efficacité énergétique ne se limite pas à réduire les coûts ou à améliorer la performance technique des entreprises. Elle redéfinit la compétitivité : une entreprise qui consomme moins d’énergie devient plus résiliente face aux fluctuations des marchés et améliore sa capacité à générer de la valeur à moindre coût ».
Dans cette perspective, ajoute-t-il, « l’énergie cesse d’être un simple poste de dépense pour devenir un élément central de la décision stratégique ».

L’énergie comme enjeu de souveraineté
De son côté, Khaled Triki, représentant de l’UTICA, inscrit la question énergétique dans une logique plus large de souveraineté économique. Dans un entretien accordé à Cosmos Media, il rappelle que l’énergie constitue « une infrastructure vitale, directement liée au coût de la vie, à la compétitivité des entreprises et à la stabilité du marché ».
Selon lui, toute défaillance du système énergétique « dépasse la sphère technique pour devenir un enjeu économique et social majeur ».
Une crise comme opportunité structurelle
Pour le directeur général de la société Agil Energy, la Tunisie se trouve face à une double contrainte : un déficit énergétique croissant et une transition énergétique mondiale accélérée.
Cependant, cette situation peut également constituer une opportunité. Les nouvelles normes carbone internationales peuvent devenir un levier de transformation structurelle de l’économie nationale.
L’enjeu n’est donc pas uniquement de gérer une crise, mais d’en faire un catalyseur de modernisation industrielle et technologique.

Construire une plateforme plutôt qu’un événement
Enfin, Iskander Heddar, cofondateur de l’initiative, défend une vision plus structurelle du projet.
Selon lui, l’objectif n’est pas simplement de lancer un prix, mais de construire une infrastructure institutionnelle et cognitive autour de l’énergie.
Le succès de l’initiative ne doit pas être mesuré au nombre de lauréats, mais à sa capacité à créer un langage commun entre les acteurs économiques.
Cette plateforme repose sur trois piliers : la mesure, la transparence de l’évaluation et la concurrence positive entre entreprises. Elle se veut ouverte à l’ensemble des acteurs publics, privés, experts et bailleurs de fonds.

Une transition énergétique encore progressive en Tunisie
Malgré plusieurs initiatives ces dernières années, la transition énergétique en Tunisie reste progressive, freinée par des contraintes financières, des infrastructures incomplètes et une forte dépendance aux énergies fossiles.
Néanmoins, des signes d’évolution apparaissent, notamment dans le développement de l’énergie solaire et l’introduction progressive de programmes d’efficacité énergétique dans l’industrie. Certaines institutions financières commencent également à intégrer le financement vert dans leurs offres.
L’originalité du GPPE réside dans sa volonté de passer d’initiatives dispersées à une norme nationale unifiée, faisant de l’efficacité énergétique un langage commun à l’ensemble de l’économie.

Vers une logique de compétition plutôt que de conformité
L’un des enjeux majeurs de cette initiative est de transformer le comportement des entreprises.
Il ne s’agit plus de répondre à des obligations réglementaires ou à des pressions externes, mais d’intégrer l’efficacité énergétique comme un facteur de compétitivité interne.
Si cette dynamique s’installe, elle pourrait profondément modifier les mécanismes de marché, en faisant de la performance énergétique un critère déterminant de compétitivité.

Vers une économie moins consommatrice et plus compétitive
Au-delà de l’événement, le Grand Prix de l’Efficacité Énergétique s’inscrit dans une réflexion plus large sur la relation entre production et énergie en Tunisie.
Le modèle proposé repose sur une nouvelle équation : produire plus de valeur en consommant moins d’énergie, en réduisant le gaspillage et en améliorant l’efficacité globale du système productif.
Dans un contexte international hautement concurrentiel, la performance économique ne se mesure plus uniquement en volume de production, mais aussi en intelligence d’utilisation des ressources.
Une nouvelle étape pour les entreprises tunisiennes
Avec l’ouverture des candidatures pour cette première édition, les entreprises tunisiennes entrent dans un processus inédit d’évaluation.
Pour la première fois, la performance énergétique devient un critère central, au même titre que les résultats financiers.
Au-delà de son aspect technique, cette étape pose une question stratégique majeure : la Tunisie peut-elle transformer sa contrainte énergétique en levier de transformation économique durable ?




