Cosmos media: A.N.
En fin d’après-midi à Borj Louzir, dans le gouvernorat de l’Ariana, une légère fumée grise s’élève d’un terrain vague situé entre plusieurs habitations. À première vue, la scène paraît ordinaire. Des déchets issus de petits travaux, des sacs plastiques et des résidus ménagers sont habituellement regroupés puis brûlés sur place. Cette scène est devenue familière aux habitants du quartier. Certains ferment leurs fenêtres par réflexe, tandis que d’autres poursuivent leurs activités quotidiennes sans y prêter attention. Le feu progresse rapidement et réduit en cendres, en quelques minutes, les déchets accumulés pendant plusieurs jours. Le terrain paraît alors plus propre qu’auparavant. Une odeur suffocante s’installe dans l’air ; la fumée se disperse au-dessus des quartiers voisins avant de disparaître progressivement.
À Borj Louzir, comme dans plusieurs zones périurbaines de Tunisie, cette pratique est devenue courante. Brûler les déchets apparaît souvent comme une solution immédiate face à l’absence de collecte régulière ou à l’accumulation des ordures dans des espaces non aménagés. Pourtant, cette apparente efficacité dissimule une pollution invisible qui s’installe durablement dans l’environnement et dans les habitudes quotidiennes.
Quand le brûlage devient une solution ordinaire
La production de déchets en Tunisie augmente d’environ 2 % par an sous l’effet de l’urbanisation et de l’évolution des modes de consommation, selon l’étude « Évaluation du système de gestion des déchets ménagers en Tunisie ». Face à cette progression continue, la gestion des déchets est devenue un enjeu environnemental et sanitaire majeur.
Sur le plan institutionnel, la Tunisie dispose d’un cadre juridique et organisationnel relativement structuré, mobilisant plusieurs acteurs, dont le ministère de l’Environnement, le ministère de l’Intérieur, les municipalités et l’Agence nationale de gestion des déchets (ANGED). Toutefois, l’existence des textes réglementaires ne suffit plus.
Dans plusieurs régions du pays, les difficultés de collecte, la saturation de certaines infrastructures ou encore la fermeture de sites d’enfouissement ont favorisé l’apparition de décharges sauvages. Les études environnementales estiment leur nombre entre 1 500 et 2 000 à l’échelle nationale et certaines municipalités indiquent que chaque gouvernorat peut en compter plusieurs dizaines, selon la densité urbaine.
À Sfax, par exemple, la crise des déchets a entraîné la multiplication des dépôts anarchiques d’ordures, dont une partie est régulièrement brûlée à ciel ouvert. Cette pratique s’est progressivement installée dans le paysage quotidien et s’est étendue à d’autres gouvernorats, notamment au Grand Tunis, où les autorités locales ont identifié des dizaines de points noirs récurrents, souvent non clôturés officiellement et non contrôlés.
Au fil des années, les fumées s’élevant des terrains vagues ou des décharges sauvages sont devenues un paysage familier dans certaines régions. À tel point que lorsqu’un panache de fumée apparaît à l’horizon, la réaction est souvent la même : « Ce n’est probablement pas un incendie, quelqu’un brûle simplement des déchets. » Cette banalisation a progressivement ancré l’idée que le brûlage constitue une solution acceptable face à l’accumulation des ordures.
Une solution toxique et polluante
Contrairement à l’idée selon laquelle brûler les déchets contribuerait à assainir l’environnement, les données scientifiques montrent l’inverse. Le brûlage des déchets à ciel ouvert provoque une combustion incomplète qui libère dans l’air des gaz toxiques, notamment du monoxyde de carbone, capable de pénétrer profondément dans les voies respiratoires et de provoquer des effets néfastes sur la santé humaine, parmi lesquels l’asthme, les bronchites chroniques, les maladies cardiovasculaires ainsi qu’une augmentation du risque de certains cancers en cas d’exposition prolongée.
Cette combustion émet également du dioxyde de carbone (CO₂), du méthane et du carbone noir (Black Carbon), considéré comme l’un des principaux agents du réchauffement climatique. Dans un pays confronté à des vagues de chaleur de plus en plus fréquentes, à une pression croissante sur les ressources hydriques et à la désertification, ces émissions renforcent encore la vulnérabilité climatique.
À Sfax, plusieurs études ont mis en évidence des niveaux élevés de pollution à proximité des sites de brûlage, avec des concentrations importantes de particules fines, invisibles à l’œil nu, largement supérieures aux seuils recommandés par les autorités sanitaires. Ces résultats illustrent l’ampleur des risques environnementaux et sanitaires liés à cette pratique.
Cette évolution s’inscrit dans une transformation de la composition des déchets, liée à l’urbanisation et à l’industrialisation. La part des déchets biodégradables diminue progressivement au profit des plastiques et des matériaux synthétiques, largement utilisés dans les emballages alimentaires en raison de leur faible coût et de leur praticité. Leur combustion accentue fortement la pollution atmosphérique et augmente la toxicité des fumées dégagées.
Une crise de la gestion des déchets
Derrière les fumées qui s’élèvent régulièrement des décharges sauvages se cache une crise plus profonde, qui dépasse la seule question des comportements individuels. La généralisation du brûlage est avant tout le résultat des difficultés persistantes de gouvernance du secteur des déchets en Tunisie, marqué par des capacités limitées des collectivités locales à assurer les services de collecte, de traitement et de valorisation.
Chaque année, la Tunisie produit près de trois millions de tonnes de déchets, dont moins de 10 % seulement sont valorisés. La majorité est enfouie ou rejoint des circuits informels lorsque les infrastructures existantes atteignent leurs limites.
Cette situation est aggravée par la saturation ou la fermeture de certaines décharges, le manque de centres de tri et les difficultés de création de nouveaux centres de traitement. Ces contraintes techniques et institutionnelles exercent une forte pression financière sur les municipalités. La gestion des déchets solides représente une dépense annuelle estimée entre 150 et 250 millions de dinars et peut absorber jusqu’à 60 % du budget de certaines communes. Cette charge pèse lourdement sur des collectivités aux ressources financières limitées.
La propagation de cette pratique dans les décharges sauvages prouve la fragilité du système de gestion des déchets, où les insuffisances institutionnelles, financières et infrastructurelles entretiennent la crise. Le brûlage ne peut donc être réduit à un simple manque de sensibilisation des habitants. Dans de nombreuses régions, il constitue une solution de substitution face à l’absence d’un service régulier et efficace d’élimination des déchets.
Des inégalités territoriales face à la pollution des déchets
Ce défi ne touche pas toutes les régions de manière égale. Dans plusieurs villes, les difficultés de collecte ont favorisé la multiplication des décharges sauvages. À Sfax, selon une enquête de terrain menée par les chercheurs Hamdi Euchi, Salem Dahech et Mohamed Ali Abdmouleh, ces sites reçoivent quotidiennement d’importantes quantités de déchets, réparties entre dépôts illégaux et infrastructures municipales. Leur prolifération s’est accentuée au fil des années dans plusieurs quartiers soumis à une forte pression démographique.
Dans certaines zones du gouvernorat, de grandes décharges se sont installées à proximité des habitations, exposant des milliers de personnes aux fumées issues des brûlages répétés. Dans les situations les plus critiques, les conditions météorologiques et l’accumulation de déchets brûlés favorisent la dispersion des fumées sur de vastes périmètres, jusqu’à atteindre plusieurs quartiers.
Les travaux de ces chercheurs montrent que cette pratique contribue fortement à la dégradation de la qualité de l’air dans la région, avec des effets directs sur la santé des habitants et leur qualité de vie, en particulier à proximité des sites concernés.
Cette situation met également en évidence de fortes inégalités territoriales. Les zones périurbaines et certaines régions de l’intérieur sont particulièrement touchées en raison d’une couverture insuffisante des services municipaux et d’infrastructures de gestion des déchets moins développées. Les habitants y sont exposés de manière répétée aux fumées toxiques, dans des conditions qui aggravent les risques sanitaires à long terme. Cette inégalité d’exposition à la pollution soulève une véritable question de justice environnementale.
Des alternatives au brûlage des déchets
La gestion intégrée des déchets solides en Tunisie est confrontée à d’importantes limites. Selon les derniers chiffres de l’ANGED, le taux de valorisation n’atteint que 4 %, ce qui reflète la faiblesse des mécanismes de recyclage et de traitement à l’échelle nationale.
Plusieurs solutions permettent pourtant de réduire sensiblement l’impact de l’accumulation des déchets. Le tri à la source constitue l’une des premières alternatives, en facilitant la séparation des déchets biodégradables, inertes et polluants afin d’améliorer leur prise en charge. La valorisation des déchets organiques par le compostage représente également une solution efficace pour réduire les volumes envoyés en décharge. À cela s’ajoutent le renforcement de la collecte municipale et la fermeture progressive des décharges sauvages.
La sensibilisation des citoyens demeure enfin un levier essentiel. Le brûlage des déchets ne constitue pas une véritable solution d’assainissement environnemental. Il révèle au contraire les limites du système actuel de gestion des déchets en Tunisie. Cette pratique donne l’illusion du propre, mais laisse derrière elle une pollution durable et des risques sanitaires croissants.




