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25 ans pour sauver 10 000 ans d’histoire

Jalel Ben Romdhane – Expert en économie et en stratégie – Cosmos Media

Il y a un silence particulier dans une oasis qui meurt. Ce n’est pas le calme paisible du désert, c’est un silence lourd et suffocant, celui d’un jardin abandonné où l’eau ne coule plus dans les canaux.

Quand vous marchez aujourd’hui à Métouia, dans certains coins de Tozeur ou près de Gabès, vous le ressentez immédiatement : le sol craque sous vos pieds, blanc de sel et des palmiers se tiennent debout, mais ils sont dépouillés, coupés par la sécheresse. Aucune vie, vous ne croiserez ni sourires, ni cultivateurs ni enfants en train de se baigner dans une source… On parle souvent des oasis comme de jolies cartes postales pour les touristes en quête d’exotisme, c’’est un cliché ! Une oasis n’a jamais été un cadeau de la nature, c’est du travail, du sang, de l’entêtement. Depuis l’époque capsienne, il y a dix mille ans, des générations d’hommes et de femmes ont arraché ces îlots de vie au vide. Ils ont appris à lire la terre, à écouter l’eau et à planter trois étages de vie : le palmier en haut pour supporter le soleil brûlant, les grenadiers et les figuiers au milieu pour conserver la fraîcheur, et du maraîchage (luzerne, corète (mloukhia), henné) à leurs pieds pour la vie de tous les jours.

C’était un chef-d’œuvre d’équilibre, un pacte d’humilité signé avec le désert.

Et nous ? nous, en seulement cinquante ans, nous sommes en train de tout détruire. Nous nous sommes crus plus malins que dix mille ans d’histoire. Nous avons creusé la terre sans réfléchir, multiplié les forages sauvages pour pomper l’eau profonde, celle des nappes fossiles. Nous avons voulu faire des profits, aligner des kilomètres de Deglet Nour pour l’exportation, en abandonnant la biodiversité, les vergers et le maraîchage. On y a en plus ajouté des usines fortement polluante et consommatrice d’eau et laissé le béton conquérir les terres les plus fertiles.

Nous avons tout simplement transformé des sanctuaires d’ingéniosité en usines à précarité et tristesse.

Le résultat ? Les sources naturelles qui coulaient depuis l’Antiquité se sont asséchées. L’eau douce a disparu, l’eau salée a remonté. À Gabès, l’unique oasis maritime de la planète est asphyxiée par la pollution et la pression du béton. Partout, les jeunes partent. Pourquoi resteraient-ils à se dessécher sur une terre qui ne nourrit plus ? Les experts avancent des chiffres : 25 ans. Vingt-cinq ans grand maximum avant le point de non-retour. Mais pas besoin d’être hydrologue pour voir la catastrophe. Il suffit de regarder les palmeraies mourir.

Vingt-cinq ans, ce n’est rien, c’est demain. C’est le temps qu’il faut à un enfant pour grandir.

Si nous ne faisons rien, nous serons la génération honteuse, celle qui a vu disparaître sous ses yeux un héritage que même les siècles, les invasions et les sécheresses n’avaient pas réussi à anéantir. Alors, que faisons-nous ? Continuons-nous à rédiger des rapports techniques ? Ou bien ferons-nous enfin cesser les consommations destructrices, redonnerons-nous leur dignité aux agriculteurs locaux et refonderons-nous les modes de culture, l’hydraulique et cette organisation sociale ?

Sauver les oasis n’est pas une question d’écologie romantique, c’est une question de dignité nationale. Si le bêton, la pollution et désert engloutissent nos oasis, ils n’engloutiront pas seulement des arbres. Ils engloutiront notre mémoire, nos racines et une partie de ce qui fait de nous des Tunisiens.

 

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