
Dr.Moez SHAIEK Expert environnementaliste-Cosmos Media
Et si protéger une forêt, une zone humide, un sol vivant ou un herbier de posidonie n’était plus une affaire d’écologistes, mais une question de sécurité nationale ?
Imaginez une Tunisie privée, progressivement, de ses pollinisateurs, de ses sols fertiles, de ses nappes phréatiques, de ses zones humides, de ses forêts et de ses herbiers marins.
À première vue, la disparition d’une espèce, la dégradation d’une lagune ou l’artificialisation d’un littoral peuvent sembler relever du seul domaine de l’environnement. Pourtant, derrière chacune de ces pertes se cache une chaîne de conséquences : moins d’eau disponible, davantage d’érosion, des sols moins productifs, une pêche plus fragile, des territoires plus vulnérables aux incendies, aux sécheresses et aux inondations, et, à terme, des coûts économiques et sociaux plus élevés.
C’est précisément ce que la science documente aujourd’hui.
Les travaux de l’IPBES, du GIEC, du PNUE, de la FAO, de l’UICN et d’autres grandes institutions internationales convergent vers un même constat : la crise de la biodiversité et le changement climatique ne sont pas deux crises séparées. Ils s’alimentent mutuellement et fragilisent les mêmes systèmes naturels dont dépendent les sociétés humaines. Le GIEC souligne notamment les interactions étroites entre climat, écosystèmes, biodiversité et sociétés humaines.
La question n’est donc plus seulement : « Comment protéger la nature ? »
Elle devient : « Comment protéger les fondations naturelles de notre économie, de notre santé, de notre alimentation et de notre sécurité ? »
La biodiversité n’est pas un décor : c’est l’infrastructure invisible de nos sociétés
Pendant longtemps, la conservation de la biodiversité a été considérée comme une préoccupation secondaire.
Dans les pays confrontés au chômage, à l’inflation, au déficit énergétique, au stress hydrique ou aux difficultés sociales, protéger une forêt, une zone humide ou une espèce menacée pouvait apparaître comme un objectif souhaitable, mais non prioritaire.
Comme si l’environnement pouvait attendre. La science nous dit désormais exactement l’inverse.
Une zone humide n’est pas simplement un espace occupé par des oiseaux et des plantes. Elle participe au fonctionnement hydrologique des territoires.
Une forêt n’est pas seulement un ensemble d’arbres. Elle contribue à la régulation du climat local, à la protection des sols, au stockage du carbone et à la réduction de certains risques.
Un sol vivant n’est pas uniquement le support physique d’une culture. Il constitue un système biologique complexe indispensable à la fertilité et à la production agricole.
Et en Méditerranée, un herbier de posidonie n’est pas simplement une végétation sous-marine. Il constitue un habitat majeur pour la biodiversité marine, participe au stockage du carbone et contribue à la protection des côtes.
Le GIEC souligne que la conservation et la restauration des écosystèmes terrestres, d’eau douce, côtiers et marins peuvent réduire la vulnérabilité de la biodiversité et des populations face au changement climatique.
Autrement dit, la nature fournit gratuitement une partie des infrastructures que les États devraient autrement financer à grands frais.
Quand la nature disparaît, la facture arrive
C’est ici que l’écologie rencontre directement l’économie.
L’économie mondiale dépend des services rendus par la nature : production alimentaire, pollinisation, filtration de l’eau, régulation du climat, pêche, protection contre l’érosion, fertilité des sols ou encore ressources forestières.
La Banque mondiale estime que près de la moitié du PIB mondial est liée, directement ou indirectement, à la nature et aux services écosystémiques. Elle considère désormais le capital naturel — biodiversité, sols, forêts, eau, ressources naturelles — comme un fondement de l’activité économique et de l’emploi.
La même institution estime, dans son analyse The Economic Case for Nature, qu’un effondrement de certains services écosystémiques pourrait entraîner des pertes économiques considérables. Dans un scénario de statu quo, les pertes économiques mondiales pourraient atteindre 2 700 milliards de dollars par an à l’horizon 2030.
La biodiversité n’est donc pas extérieure à l’économie…Elle en est l’un des substrats.
Le problème est que cette richesse reste largement invisible dans les comptes économiques classiques.
Une forêt détruite peut disparaître d’un bilan environnemental sans apparaître immédiatement comme une perte dans le PIB.
Une nappe phréatique surexploitée peut continuer à alimenter une activité économique pendant quelques années avant que son épuisement ne devienne une crise.
Un sol progressivement dégradé peut continuer à produire avant que les rendements ne diminuent.
C’est précisément cette invisibilité économique du capital naturel qu’il faut désormais corriger.
La Tunisie face à un changement de paradigme
La Tunisie n’est pas à l’écart de cette transformation.
Son économie repose sur plusieurs secteurs fortement dépendants du fonctionnement des écosystèmes : agriculture, pêche, tourisme, ressources en eau, territoires côtiers et activités rurales.
Le pays est également confronté simultanément à plusieurs pressions : stress hydrique, changement climatique, artificialisation des espaces, pollution, fragmentation des habitats, surexploitation de certaines ressources et dégradation des écosystèmes.
Dans ce contexte, continuer à considérer la biodiversité comme un secteur administratif parmi d’autres devient de plus en plus difficile à défendre.
La Tunisie dispose pourtant d’une expérience importante en matière de conservation, d’aires protégées, de conventions internationales et de politiques environnementales.
Mais un problème demeure : la biodiversité reste encore trop souvent traitée de manière sectorielle.
L’eau est gérée d’un côté.
L’agriculture d’un autre.
L’énergie ailleurs.
L’aménagement du territoire dans une autre logique.
La santé publique encore ailleurs.
Et la biodiversité intervient parfois comme une variable supplémentaire, consultée lorsque les grands choix économiques ont déjà été arrêtés.
Or les écosystèmes ne fonctionnent pas en silos.
Une nappe phréatique, une exploitation agricole, une zone humide, une forêt, une ville et un littoral appartiennent au même système socio-écologique.
Le GIEC insiste précisément sur la nécessité d’approches intégrées capables de prendre en compte les interactions entre secteurs, échelles et systèmes écologiques.
La biodiversité tunisienne ne peut plus dépendre uniquement des projets
Un autre enjeu mérite d’être posé frontalement : celui du financement.
Une partie importante des programmes de conservation, de restauration écologique, de renforcement des capacités ou de gestion des écosystèmes est soutenue par des partenaires internationaux.
Cette coopération est précieuse. Elle permet d’expérimenter, d’innover, de former et de financer des actions qui seraient parfois difficiles à réaliser avec les seules ressources nationales.
Mais une question stratégique demeure : Que se passe-t-il lorsque les priorités des bailleurs changent ?
La conservation d’un patrimoine naturel national ne peut pas dépendre uniquement de la durée d’un projet international.
Un écosystème ne fonctionne pas selon le calendrier d’un financement de trois ou quatre ans.
Une forêt se régénère sur des décennies. Un sol peut mettre des années à retrouver ses fonctions. Un herbier marin dégradé peut nécessiter des efforts considérables pour se restaurer.
La protection de la biodiversité exige donc des mécanismes financiers nationaux, permanents et prévisibles.
La Tunisie a d’ailleurs déjà engagé des travaux intéressants autour de la comptabilité du capital naturel. La Banque mondiale indique notamment avoir travaillé avec plusieurs institutions tunisiennes sur les comptes de capital naturel des écosystèmes ainsi que sur l’évaluation économique de services tels que la rétention des sédiments, les eaux de surface et souterraines, la séquestration du carbone et la production agricole.
Cette démarche pourrait constituer une étape majeure : commencer à mesurer la nature comme un véritable capital national.
Et si la Tunisie inventait sa propre “souveraineté écologique” ?
C’est ici qu’une nouvelle notion mérite d’entrer dans le débat public : la souveraineté écologique nationale.
À l’image de la souveraineté alimentaire, énergétique ou hydrique, elle pourrait désigner la capacité d’un État à connaître, protéger, restaurer, financer et gérer durablement son patrimoine naturel, afin de garantir sa sécurité et son développement à long terme.
Il ne s’agit pas de fermer le pays aux financements ou à la coopération internationale.
Bien au contraire. Il s’agit de faire en sorte que la coopération internationale renforce une capacité nationale, plutôt qu’elle ne la remplace.
La souveraineté écologique signifie que le pays connaît la valeur de ses ressources naturelles.
Qu’il sait où se trouvent ses écosystèmes les plus stratégiques.
Qu’il mesure leur état.
Qu’il identifie les risques auxquels ils sont exposés.
Qu’il connaît leur contribution à l’économie.
Et surtout, qu’il dispose des moyens institutionnels et financiers pour les protéger.
Du patrimoine naturel au capital stratégique
Cette révolution suppose un changement profond dans la manière de concevoir la biodiversité.
Une forêt ne devrait plus être évaluée uniquement selon la quantité de bois qu’elle produit.
Une zone humide ne devrait pas être considérée comme un espace « vide » disponible pour l’aménagement.
Une lagune ne devrait pas être jugée uniquement selon son potentiel touristique ou immobilier.
Un littoral ne devrait pas être réduit à sa valeur foncière.
Il faut apprendre à mesurer ce que ces écosystèmes rendent à la société.
C’est le cœur de l’écologie fonctionnelle : comprendre les fonctions assurées par les organismes et les écosystèmes, et les relations entre biodiversité, fonctionnement écologique et services rendus aux sociétés.
Le capital naturel doit donc entrer dans les arbitrages économiques.
La Banque mondiale souligne justement que la comptabilité du capital naturel permet de mesurer les stocks et les flux de ressources naturelles et de services écosystémiques afin d’améliorer la décision publique et la planification économique.
La question ne serait alors plus : « Combien coûte la protection de cette zone ? »
Mais aussi : « Combien nous coûterait sa disparition ? »
Cette seconde question pourrait changer radicalement les politiques publiques.
Quatre piliers pour une nouvelle hiérarchie nationale
Faire de la biodiversité une priorité nationale ne signifie évidemment pas arrêter le développement économique.
Cela signifie changer l’ordre des décisions.
Une politique publique réellement résiliente pourrait reposer sur quatre piliers interdépendants :
- Préserver le capital naturel et l’intégrité des écosystèmes.
Sans écosystèmes fonctionnels, il n’existe pas de résilience durable.
- Protéger la santé humaine et la qualité du cadre de vie.
La qualité de l’eau, de l’air, des sols, de l’alimentation et des espaces naturels participe directement au bien-être des populations.
- Garantir la sécurité hydrique, alimentaire et énergétique.
Ces trois dimensions dépendent, à des degrés différents, de systèmes naturels fonctionnels et résilients.
- Construire une économie compétitive et socialement inclusive.
L’économie ne doit pas être opposée à l’écologie : elle doit être organisée à l’intérieur des limites écologiques du territoire.
Financer la nature : passer de l’urgence au modèle économique
Cette nouvelle ambition nécessite également une architecture financière.
La Tunisie pourrait progressivement explorer plusieurs instruments :
* un fonds national permanent pour la biodiversité ;
* une fiscalité écologique ciblée et socialement équitable ;
* des mécanismes de paiement pour services écosystémiques ;
* des obligations vertes et autres instruments de finance durable ;
* des mécanismes de compensation écologique strictement encadrés ;
* des partenariats public-privé orientés vers la restauration des écosystèmes ;
* une mobilisation accrue des secteurs économiques qui bénéficient directement du capital naturel ;
* et une intégration systématique du capital naturel dans les politiques d’investissement public.
L’objectif ne serait pas de « mettre un prix sur la nature » pour la marchandiser.
Il serait plutôt de rendre visibles les coûts de sa dégradation et la valeur des fonctions qu’elle assure.
Car ce qui n’est pas comptabilisé finit souvent par être considéré comme gratuit.
Et ce qui est considéré comme gratuit finit trop facilement par être surexploité.
La Méditerranée nous rappelle déjà que le temps presse
Sur le littoral tunisien, cette question prend une dimension particulière.
La mer, les lagunes, les zones humides côtières, les dunes, les herbiers et les autres habitats marins forment un système de protection et de production dont dépendent la biodiversité, les activités de pêche, le tourisme et les communautés côtières.
Le GIEC souligne que les solutions fondées sur les écosystèmes marins et côtiers peuvent contribuer simultanément à l’adaptation climatique, à la conservation de la biodiversité et à la réduction de certains risques côtiers. Mais leur efficacité diminue à mesure que le réchauffement s’intensifie : protéger et restaurer les écosystèmes ne peut donc pas remplacer la réduction des émissions de gaz à effet de serre.
La leçon est importante.
La nature peut nous aider à nous adapter au changement climatique, mais elle ne peut pas être utilisée comme une excuse pour continuer à dégrader le climat.
Il faut agir sur les deux fronts.
La souveraineté écologique, une nouvelle doctrine nationale ?
La véritable rupture intellectuelle consiste peut-être à abandonner une opposition devenue artificielle : environnement contre économie.
La question du XXIᵉ siècle n’est plus de choisir entre les deux.
Elle est de comprendre que sans capital naturel fonctionnel, il n’existe pas de développement économique durable.
La biodiversité ne doit donc plus être confinée aux bureaux des écologues, aux associations environnementales ou aux gestionnaires des aires protégées.
Elle doit entrer dans les ministères de l’Économie et des Finances, de l’Agriculture, de l’Équipement, du Tourisme, de l’Énergie, de la Santé, de l’Industrie et de l’Aménagement du territoire.
Elle doit entrer dans les plans d’investissement.
- Dans les études d’impact.
- Dans les budgets publics.
- Dans les politiques agricoles.
- Dans les stratégies touristiques.
- Dans la planification urbaine.
- Dans les politiques de l’eau.
- Et surtout, dans les indicateurs qui servent à mesurer la prospérité du pays.
Demain, la richesse d’un pays se mesurera aussi à ce qu’il aura réussi à ne pas détruire
Pendant des décennies, nous avons appris à mesurer la richesse par ce que nous produisons.
Il devient urgent d’apprendre aussi à mesurer ce que nous préservons.
Une nappe qui reste fonctionnelle. Un sol qui conserve sa fertilité.
Une forêt qui résiste aux incendies et aux sécheresses.
Une lagune qui continue à jouer son rôle écologique.
- Une mer capable de soutenir ses ressources halieutiques.
- Un littoral qui protège les populations.
- Des pollinisateurs encore présents dans les paysages agricoles.
Ce sont aussi des richesses. Et parfois, les plus stratégiques.
La Tunisie dispose aujourd’hui d’une occasion historique : transformer la biodiversité d’un chapitre de la politique environnementale en pilier de sa stratégie nationale de résilience.
Le véritable enjeu n’est donc plus de savoir si nous pouvons nous permettre de protéger la biodiversité.
La question est devenue beaucoup plus brutale : Pouvons-nous encore nous permettre de ne pas la protéger ?
Car protéger la biodiversité n’est plus seulement protéger la nature.
C’est protéger l’eau. C’est protéger l’alimentation. C’est protéger les territoires. C’est protéger la santé. C’est protéger l’économie. Et, au fond, c’est protéger la capacité de la Tunisie à décider de son propre avenir.
La biodiversité n’est donc plus un luxe écologique. Elle devient une question de souveraineté.




