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Les Obligations Vertes : Une Chance pour la Tunisie ?

Comment cet outil financier pourrait aider notre pays à financer sa transition écologique

Jalel Ben Romdhane : Expert en innovation stratégique

Les 20, 21 et 22 janvier 2026 resteront gravés dans nos mémoires. La tempête Harry a déversé sur la Tunisie des quantités de pluie qu’on n’avait pas vues depuis plus de 70 ans : 242 millimètres à Sayada, 230 à Monastir, 212 à Zaghouan, 206 à Sidi Bou Saïd. Les images ont circulé en boucle sur les réseaux : des torrents boueux transformant nos rues en rivières, isolant des quartiers entiers, des écoles fermées dans quinze gouvernorats, cinq morts, et ce sentiment d’impuissance face aux éléments déchaînés.

Le paradoxe est cruel : Nos barrages restent désespérément vides, les pluies tombent désormais n’importe où sauf là où on pourrait les retenir pendant que nos villes se noient. Les réseaux d’assainissement, conçus dans les années 70 pour une autre Tunisie, une autre démographie, un autre climat, ne tiennent plus et l’anarchie urbaine fait le reste. Ce qui aurait dû être une bénédiction s’est transformée en catastrophe.

Cette violence n’est pas un accident. C’est le nouveau visage de notre pays : étés torrides, hivers erratiques, facture environnementale qui explose. Pendant ce temps, un outil financier fait fureur dans le monde et pourrait nous aider à financer notre résilience : les obligations vertes, ou Green Bonds. Derrière ce terme se cache peut-être une planche de salut.

C’est quoi, concrètement ?

Quand un État ou une grande entreprise a besoin d’argent pour financer des projets, il peut emprunter auprès d’investisseurs en émettant ce qu’on appelle une « obligation ». C’est une sorte de reconnaissance de dette : « Vous me prêtez 100 millions aujourd’hui, je vous rembourse dans 10 ans avec des intérêts. » Jusque-là, rien de nouveau. C’est comme ça que fonctionnent les marchés financiers depuis des siècles.

La nouveauté ? Une obligation verte, c’est exactement la même chose, sauf qu’il y a une promesse supplémentaire, inscrite dans le contrat : « L’argent que vous me prêtez ne servira qu’à financer des projets écologiques. » Pas n’importe quoi. Des projets précis, vérifiables, audités : des panneaux solaires, des stations d’épuration, du transport propre, de l’agriculture durable, des réseaux d’eau économes. C’est un emprunt classique, mais avec une contrainte volontaire : l’obligation de faire du bien.

Pourquoi les investisseurs acceptent ça ? Parce qu’ils ne veulent plus seulement gagner de l’argent. Ils veulent aussi pouvoir dire : « Mon argent sert à quelque chose d’utile. Il finance la transition écologique, pas un puits de pétrole ou une usine qui détruit l’environnement. » C’est une question d’image, mais aussi de calcul : un projet respectueux de l’environnement a plus de chances de survivre aux régulations futures, donc de rembourser sa dette.

L’idée émerge en 2007, portée par la Banque Européenne d’Investissement. À l’époque, c’est une curiosité. Aujourd’hui, en 2026, c’est devenu un marché colossal de 6 500 milliards de dollars. L’Europe reste leader avec 52% des émissions, mais l’Asie et l’Afrique rattrapent leur retard à grande vitesse.

Pourquoi la Tunisie DOIT s’y mettre

Notre pays fait face à deux urgences qui se percutent violemment.

La crise de l’eau : un compte à rebours implacable

Avec des réserves hydriques au plus bas depuis des décennies, nous devons investir massivement dans le dessalement, la réutilisation des eaux usées, l’irrigation intelligente. Ces infrastructures coûtent une fortune que le budget de l’État peine à couvrir.

Le drame du Sud : des oasis qui meurent de soif

Dans le Jérid et le Nefzaoua, qui produisent 65% de nos dattes Deglet Nour, la situation est critique. Les forages artésiens qui alimentaient 84% des 3 690 hectares d’oasis ont progressivement perdu leur artésianisme. Avant, l’eau jaillissait naturellement des nappes profondes. Aujourd’hui, la surexploitation a provoqué le rabattement des nappes, la disparition de l’artésianisme, l’augmentation dramatique de la salinité. Pendant la saison d’été, les palmiers ne reçoivent que 58% de leurs besoins en eau.

Le problème n’est plus seulement de trouver de l’eau, mais de recycler chaque goutte disponible pour maintenir en vie ces écosystèmes millénaires qui font vivre des centaines de milliers de Tunisiens. Sans un programme massif de recyclage des eaux usées épurées, de modernisation des systèmes d’irrigation c’est toute l’économie du Sud qui s’effondrera à terme.

Le mur carbone européen : une menace pour nos exportations

L’Union Européenne, notre premier partenaire commercial, vient d’instaurer le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF). Concrètement ? Si nos usines continuent à polluer, nos exportations de textile, d’huile d’olive ou de câbles automobiles seront taxées lourdement dès leur entrée en Europe. Pour le secteur industriel tunisien, c’est une question de survie : se décarboner ou mourir économiquement.

Les Green Bonds : notre passeport pour l’avenir

En émettant des obligations vertes, la Tunisie pourrait débloquer plusieurs leviers stratégiques tout en finançant des projets concrets qui attendent justement ce type de financement :

  • Financer notre indépendance énergétique en aidant à accélérer le Plan Solaire Tunisien et réduire notre dépendance aux énergies fossiles et moderniser notre industrie en aidant les PME/ETI à adopter des technologies propres pour continuer à exporter vers l’Europe sans pénalités carbone.
  • Dépolluer enfin la filière du phosphate : Le Groupe Chimique Tunisien, pilier de notre économie mais source majeure de pollution à Gabès, Sfax et Skhira, pourrait financer sa mise aux normes environnementales. Les projets existent : arrêter le déversement de 5 millions de tonnes de phosphogypse par an dans la Méditerranée, installer des systèmes de filtration des gaz toxiques, recycler les déchets industriels. Le coût se chiffre en milliards de dinars, exactement le type de projet que les Green Bonds sont conçus pour financer.
  • Sauver notre eau : Les besoins sont documentés. La SONEDE a lancé en 2024 un vaste programme de réhabilitation de son réseau pour réduire les pertes d’eau, moderniser les conduites vétustes du Grand Tunis, renouveler les adductions du Nord-Ouest et du Sud-Est, construire des stations de dessalement comme celle prévue aux îles Kerkennah. Ces infrastructures coûtent des centaines de millions de dinars.

Recycler et réutiliser l’eau industrielle : Les compagnies phosphatières (CPG, GCT, etc.), les cimenteries tunisiennes et plusieures, grandes consommatrices d’eau, pourraient installer des unités de recyclage et de réutilisation de leurs effluents. Des technologies existent déjà, mais nécessitent des investissements que les Green Bonds pourraient faciliter.

  • L’ONAS exploite des centaines de stations d’épuration qui traitent les eaux usées urbaines et reste inefficiente en raison de plusieurs projets d’extension et de modernisation qui sont en attente de financement. Cruciales, ces eaux épurées doivent être recyclées pour irriguer les exploitations agricoles en réduisant la pollution maritime. Il ne faut pas négliger l’impact de doubler les réseaux d’évacuation à l’avenir pour mobiliser les eaux fluviales.

Les green bonds peuvent offrir aux Tunisiens (tous horizons) une épargne qui est une alternative patriotique et écologique aux produits « classiques ». Les banques pourraient structurer ces émissions en s’adossant à des lignes de crédit internationales, comme le font déjà nos voisins marocains et égyptiens.

L’exemple africain : ils l’ont fait, pourquoi pas nous ?

Le continent africain ne représente encore qu’une petite part du marché mondial des Green Bonds, mais les chiffres sont encourageants. Les émissions ont bondi en 2025 pour atteindre 9,6 milliards de $ (3% du vou, contre 600 millions en 2022. Plus de vingt pays africains ont déjà franchi le pas : Tanzanie, Rwanda, Gabon, Seychelles, Nigeria, Afrique du Sud, Kenya, Maroc, Mozambique, Namibie, Maurice, Zambie.

Le Maroc finance ses méga-centrales solaires grâce à ces outils. L’Égypte a émis plusieurs instruments durables dont un Green Bond de 1,5 milliards de dollars début 2026. La Côte d’Ivoire a levé 1,1 milliard de dollars en 2024 avec un Sustainability Bond. Même la Tanzanie innove : une entreprise publique de l’eau a levé 20 millions de dollars via un Green Bond destiné aux investisseurs locaux, coté à la Bourse de Dar es Salaam.

En Afrique du Nord, les fonds levés vont vers les énergies renouvelables, mais on observe une montée en puissance des projets d’adaptation climatique. Il ne s’agit plus seulement de réduire nos émissions, mais d’apprendre à vivre avec un climat qui a déjà changé.

Le défi de la crédibilité et de la maturité des projets

Émettre un Green Bond, ce n’est pas juste changer de couleur sur un PowerPoint. Il faut accepter des audits indépendants, publier des rapports d’impact, garantir que l’argent va vraiment où il doit aller. C’est ce qu’on appelle la lutte contre le greenwashing : empêcher qu’on nous vende du vert qui n’est que du maquillage.

Le cas de Gabès : l’urgence existentielle

Le Groupe Chimique Tunisien incarne parfaitement ce défi, mais aussi l’urgence absolue. Depuis des décennies, ses usines de Gabès rejettent entre 10 000 et 15 000 tonnes de phosphogypse par jour dans la Méditerranée. Environ 5 millions de tonnes par an. Plus de 500 millions de tonnes déversées depuis les années 1970. Le golfe de Gabès aurait perdu plus de 90% de sa biodiversité en 50 ans.

Mais la pollution du GCT ne se limite pas à la mer, elle tue aussi la terre. Gabès abrite l’unique oasis maritime au monde, un écosystème de 7 000 hectares qui faisait notre fierté jusqu’aux années 1960. Aujourd’hui, cette oasis se meurt.

Le GCT pompe massivement dans les nappes phréatiques pour ses besoins industriels. Les sources naturelles artésiennes qui jaillissaient sans effort, sont taries et les puits artésiens qui alimentaient l’oasis depuis des siècles ont perdu leur artésianisme. Il faut pomper de plus en plus profond, avec des coûts énergétiques qui rendent l’agriculture non rentable. Les palmiers, le henné, les grenades et les pommes qui faisaient vivre des centaines de familles ont disparu. L’oasis n’est plus que l’ombre d’elle-même…

L’équation impossible : sauver l’économie ou sauver les habitants ?

Les solutions techniques existent (géo-membranes pour stocker les déchets, filtration des gaz toxiques, recyclage partiel du phosphogypse, recyclage et réutilisation de toute l’eau disponible), mais leur coût est prohibitif pour une entreprise publique endettée.

Un Green Bond souverain ou corporate pourrait flécher des centaines de millions d’euros vers ces projets de dépollution et de recyclage de l’eau pour sauver les oasis, avec des garanties internationales et un monitoring strict. Ce serait une manière de transformer le passif environnemental du GCT en actif financier pour la transition écologique, tout en préservant l’emploi de près de 200 000 personnes qui vivent de l’industrie des phosphates entre Gafsa, Gabès et Sfax.

C’est un défi culturel autant que technique mais c’est aussi une opportunité d’attirer en confiance des investisseurs internationaux.

La Tunisie se prépare : CDC et Bourse de Tunis en première ligne

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la Tunisie n’est pas inactive sur ce front. Depuis 2022, le Conseil du Marché Financier, en collaboration avec l’International Finance Corporation, a publié un guide d’émission d’obligations vertes, sociales et durables. Un premier cadre réglementaire existe donc.

Plus concrètement, la Caisse des Dépôts et Consignations, bras financier de l’État, a lancé en 2024 une vaste étude de prospection en partenariat avec le Ministère des Finances, la Bourse de Tunis, la Banque Mondiale et le soutien financier du Royaume-Uni. Cette étude, présentée en mars 2024, avait deux objectifs : évaluer la maturité du marché tunisien pour les investissements verts, et préparer le Green Bond Framework de la CDC.

Le bilan est mitigé mais instructif. Sur 120 projets identifiés en Tunisie, seulement huit ont passé le filtre des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. Le problème n’est donc pas l’absence de volonté, mais la non-maturité des projets.

Un effort des entreprises, aussi bien publiques que privées, et de leur management doit être entreprises pour constituer un portefeuille de projets suffisamment solide pour attirer les investisseurs internationaux. La bourse de Tunis a de son côté, a lancé en 2026 la deuxième cohorte de son programme de reporting ESG en collaboration avec l’IFC, pour former les entreprises tunisiennes aux standards internationaux.

Le train est en gare

En 2026, la finance mondiale a compris que sa propre survie dépend de celle de la planète et les capitaux cherchent des projets verts crédibles à financer. La Tunisie a les ressources naturelles, soleil, vent, position géographique, les compétences techniques, l’urgence absolue, et désormais un cadre institutionnel en construction.

Le travail mené par la CDC montre qu’il ne s’agit plus d’un rêve lointain, mais d’une préparation concrète. Ce qui manque maintenant, c’est la maturation des projets : passer de bonnes idées à des dossiers bancables, avec des études d’impact solides, des business plans crédibles et une gouvernance transparente.

La Tunisie a besoin de 19,4 milliards de dollars d’ici 2030 pour financer sa transition écologique selon sa Contribution Déterminée Nationale. Les obligations vertes ne sont pas une baguette magique, mais elles pourraient être l’outil qui permet à notre pays de transformer sa plus grande faiblesse – sa vulnérabilité climatique – en force économique.

C’est peu dire que le temps presse, il en va de l’avenir de nos enfants…

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