
Mabrouka kedhir– Cosmos Media – Tunisie
Dans un contexte de montée du débat public autour de la qualité de l’alimentation et de la sécurité environnementale en Tunisie, les interrogations se renouvellent quant aux limites de l’impact des activités agricoles modernes, notamment l’usage intensif des pesticides et des engrais chimiques, sur la santé humaine et sur les écosystèmes fragiles, en particulier les eaux de surface et les nappes phréatiques.
Dans ce cadre, l’Association de la redevabilité sociale a organisé un colloque scientifique le mardi 28 avril 2026 afin de présenter les résultats d’une étude approfondie sur cette problématique, avec la participation de représentants de l’Instance nationale de sécurité sanitaire des produits alimentaires ainsi que d’experts en développement durable et en environnement.

Pourquoi la question des pesticides est-elle au cœur du débat public ?
Au cours des dernières années, le dossier des pesticides est sorti de son cadre technique restreint — limité aux champs et aux bureaux de conseil agricole — pour devenir une question d’intérêt général touchant à la santé publique et à la confiance dans l’ensemble du système alimentaire. Il ne s’agit plus simplement d’un débat entre agriculteurs et ingénieurs agronomes sur les doses et les périodes de traitement, mais d’une interrogation sociétale plus large : que mangeons-nous ? et de quoi sont composées nos ressources alimentaires ?
Dans une lecture proche de celle d’experts en environnement et en développement durable tels que Houssine Rehili, cette évolution n’est pas fortuite, mais résulte d’accumulations structurelles liées au modèle agricole lui-même. L’orientation vers une agriculture intensive visant à accroître la productivité en un temps réduit a exercé une pression croissante sur les sols et les cultures, favorisant, dans certains cas, le recours à des solutions chimiques rapides pour lutter contre les ravageurs, au détriment d’approches préventives ou écologiques à long terme.
Par ailleurs, la hausse de la demande des consommateurs pour des produits « esthétiquement parfaits » — de grande taille, de couleur homogène et sans défaut apparent — a contribué à redéfinir les normes de production. Cette pression du marché a conduit une partie du secteur agricole à privilégier l’apparence au détriment de la qualité environnementale, soulevant ainsi un véritable enjeu d’équilibre entre rentabilité rapide et préservation des écosystèmes.
En parallèle, les experts soulignent que l’expansion de l’usage des pesticides ne peut être dissociée d’un déficit d’encadrement technique dans certains cas, que ce soit en matière de formation continue des agriculteurs, de conseil agricole de proximité ou encore de capacités de contrôle et de suivi. Ce vide technique ne traduit pas nécessairement une absence de réglementation, mais plutôt un écart entre le cadre légal et son application effective sur le terrain.
L’aspect le plus sensible de ce dossier reste toutefois communicationnel et social. Les réseaux sociaux ont contribué à amplifier certaines informations inexactes ou non vérifiées concernant la « contamination des produits agricoles », générant un climat d’inquiétude, voire parfois de panique alimentaire non fondée sur des données scientifiques solides. Cette situation a produit un paradoxe notable : un intérêt croissant du public pour la sécurité alimentaire, accompagné d’une difficulté à distinguer l’information scientifique de la rumeur.
Dans cette perspective, la problématique dépasse largement l’usage des pesticides pour devenir une crise de confiance et de connaissance à la fois : confiance dans ce que nous produisons et consommons, et compréhension des modes de production dans un contexte environnemental et économique complexe.

Eau et agriculture : une relation sous tension
Dans ses interventions sur la question de l’eau, Houssine Rehili propose une approche considérant l’eau comme une ressource stratégique limitée et non comme un élément naturellement disponible en permanence. Cela impose, selon ses analyses, une révision des modes de gestion de cette ressource en Tunisie. Il souligne que la problématique de l’eau ne peut être dissociée du modèle agricole adopté, dans la mesure où la pression croissante sur les eaux souterraines et de surface accentue la vulnérabilité du système agricole, notamment dans un contexte de changement climatique et d’irrégularité des précipitations.
Il insiste également sur le fait que la crise de l’eau n’est pas uniquement technique, mais relève fondamentalement d’un enjeu de gouvernance et de choix économiques, liés à la manière dont les ressources sont réparties entre les différents secteurs, notamment l’agriculture, l’industrie et l’usage domestique. Il appelle ainsi à une transition vers des politiques plus durables et efficientes, fondées sur la rationalisation de la consommation, l’amélioration de la gouvernance hydrique et une redéfinition des priorités de développement, afin d’assurer un équilibre entre sécurité hydrique et sécurité alimentaire en Tunisie.
Vers une agriculture plus durable
Dans ses interventions sur l’agriculture durable, la militante de la société civile et exploitante agricole engagée dans l’agriculture écologique, Maha Mwalhi, met en avant l’importance de revenir à des systèmes de production respectueux des équilibres naturels. Elle considère que la dégradation accélérée de la biodiversité des sols et des milieux agricoles n’est plus une question secondaire, mais un facteur direct influençant la qualité des aliments et la santé humaine.
Elle souligne que l’usage excessif de pesticides et de produits chimiques dans l’agriculture moderne a contribué à affaiblir la biodiversité, notamment en éliminant les micro-organismes bénéfiques du sol et en réduisant la capacité des systèmes agricoles à se régénérer naturellement et à résister aux ravageurs de manière écologique.
Elle critique également cette dépendance accrue aux intrants chimiques, estimant qu’elle a non seulement entraîné une pression environnementale croissante, mais aussi généré des risques sanitaires pour les agriculteurs eux-mêmes, exposés de manière directe et répétée aux résidus de pesticides lors des opérations de pulvérisation ou de manipulation des cultures traitées. Elle rappelle que certaines études sanitaires établissent un lien entre l’exposition chronique à certains pesticides et des troubles respiratoires, cutanés ou d’autres pathologies à long terme.
Elle appelle ainsi à soutenir la transition vers des pratiques agricoles plus équilibrées, fondées sur la réduction des intrants chimiques et le renforcement de la biodiversité comme levier essentiel pour garantir la durabilité de la production et la protection de la santé publique.
L’agriculture écologique repose sur une approche productive visant à concilier activité agricole et systèmes écologiques, en réduisant la dépendance aux intrants chimiques et en adoptant des pratiques préservant la fertilité et la biodiversité des sols. Elle se caractérise notamment par le respect des cycles naturels des cultures, l’utilisation de techniques agricoles conservant la qualité des sols et de l’eau, ainsi que la réduction des pollutions liées aux pesticides et aux engrais industriels.
Dans ce cadre, les semences locales apparaissent comme un élément central, car elles sont mieux adaptées aux conditions climatiques et plus résistantes à la sécheresse et aux ravageurs, ce qui renforce la souveraineté alimentaire et réduit la dépendance aux intrants externes. De même, la fertilisation naturelle — à travers l’utilisation de compost et d’engrais organiques — constitue un pilier de ce modèle, permettant de restaurer progressivement les éléments nutritifs du sol tout en préservant son activité biologique.

Un cadre réglementaire encore insuffisant
Le cadre juridique encadrant l’usage des pesticides dans le secteur agricole est souvent perçu comme limité en termes d’efficacité et de dissuasion, au regard des exigences de la transition vers une agriculture durable. Bien que des textes réglementaires existent, leur application demeure inégale, notamment en ce qui concerne les modalités d’utilisation, de stockage et de gestion des déchets issus de ces produits.
Ce constat contribue à la persistance de pratiques intensives ne respectant pas toujours les normes sanitaires et environnementales, affectant les sols, les ressources en eau et la santé des agriculteurs. Par ailleurs, ce cadre est critiqué pour la relative faiblesse des sanctions en cas de non-conformité, ainsi que pour le manque de programmes de sensibilisation et d’accompagnement technique des agriculteurs vers des alternatives écologiques.
Le rôle de la surveillance sanitaire
Dans son intervention, Lamia Smaoui explique que l’Instance nationale de sécurité sanitaire des produits alimentaires constitue aujourd’hui l’un des principaux mécanismes de protection du consommateur. Elle agit à travers une chaîne de contrôle intégrée couvrant l’ensemble du processus, depuis la production jusqu’à la commercialisation, en passant par le transport et le stockage.
Son action repose non seulement sur des inspections de terrain, mais également sur des analyses de laboratoire rigoureuses visant à détecter toute contamination ou résidu chimique susceptible de représenter un risque pour la santé publique. Elle dispose également de pouvoirs de sanction, incluant la saisie et la destruction des produits non conformes, ainsi que l’imposition de mesures correctives aux opérateurs du secteur.
Quand le pesticide devient une menace silencieuse
À l’échelle mondiale, les données scientifiques montrent qu’une part significative des pesticides n’atteint pas sa cible, mais se disperse dans l’environnement, contaminant les sols et les ressources en eau. Avec le temps, ces résidus peuvent s’introduire dans la chaîne alimentaire, en particulier lorsque les délais de sécurité avant récolte ne sont pas respectés.
Les eaux souterraines, qui se renouvellent lentement, sont particulièrement vulnérables à ce type de pollution, rendant toute dégradation difficilement réversible. Par ailleurs, l’usage non maîtrisé des pesticides contribue à la diminution de la biodiversité, notamment des pollinisateurs comme les abeilles, et perturbe l’équilibre naturel des sols.
Entre production et durabilité : un équilibre fragile
En Tunisie, l’agriculture se trouve à la croisée des chemins. Face à une demande croissante, certains producteurs sont incités à intensifier leurs pratiques, parfois au détriment de l’environnement. Cette situation est d’autant plus préoccupante dans un contexte de rareté des ressources en eau.
Le secteur agricole présente également une grande diversité de pratiques, allant d’une agriculture moderne encadrée à des modèles plus traditionnels reposant sur l’expérience individuelle. Entre ces deux réalités, le secteur cherche un équilibre dans un contexte où les enjeux de production et de durabilité sont étroitement liés.
Vers un modèle plus équilibré
Au cœur de ce débat, une question essentielle se pose : comment concilier la nécessité de produire avec l’impératif de protéger la santé et l’environnement ?
L’usage des pesticides n’est pas en soi synonyme de danger, mais il devient problématique lorsqu’il échappe aux normes de contrôle et de bonne pratique. La solution réside dans une gestion raisonnée, appuyée sur la science, la réglementation et la sensibilisation.
De nombreuses expériences à l’international montrent qu’il est possible d’adopter des alternatives durables, telles que l’agriculture biologique, la lutte intégrée contre les ravageurs ou encore le recours à des solutions naturelles.
Ainsi, la question des pesticides dépasse largement le cadre agricole pour devenir un enjeu de société :
souhaitons-nous un modèle basé sur la productivité à court terme, ou un modèle équilibré conciliant production, santé et préservation des ressources naturelles ?
La réponse à cette question ne peut être que collective, fondée sur un dialogue continu entre scientifiques, agriculteurs, institutions et citoyens.



