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De la ferme à l’hôpital : quand l’alimentation se transforme en menace silencieuse

Mabrouka Khedir — Cosmos Media — Tunisie

Depuis hier, je suis sur les réseaux sociaux les nouvelles intoxications à El Meknassi, quelques jours après celles de Gafsa, et il y a un an celles de Kairouan… À tout moment, partout en Tunisie, un poison semble s’introduire dans nos corps.

Ce n’est pas une série d’incidents isolés mais plutôt un fil tendu qui traverse le pays et réveille la même question cruelle : que mangeons‑nous ? D’où vient cet aliment qui, censé être source de vie, devient une menace ?

Ce n’est pas la première fois que j’écris ou que je pense à l’agriculture. Au contraire, elle a fait partie de mon travail et de mes préoccupations pendant des années ; je croyais que la proximité avec la terre apportait une forme de réassurance. Ce que j’ai vu sur le terrain, ce que j’ai entendu et constaté à plusieurs reprises a transformé cette relation : l’alimentation suscite désormais l’inquiétude, non la confiance. Aujourd’hui, légumes et fruits ne sont plus seulement le symbole de la fertilité ; ils reflètent un système de production perturbé, qui privilégie la quantité au détriment du sens et de la sécurité.

Face à ce tableau, il ne s’agit plus de cas isolés d’intoxication ici ou là, mais d’un signe d’une désorganisation plus profonde : une agriculture parfois gouvernée par la logique du marché rapide plutôt que par celle du sol et de la vie. Un modèle où l’usage imprudent des pesticides et des engrais chimiques se répand, où se mêlent pratiques légales, hors contrôle ou insuffisamment encadrées.

Pour moi, l’agriculture recouvre plusieurs réalités. C’est l’une des plus anciennes activités humaines, fondement de la vie et de la stabilité, liée à l’exploitation de la terre et des ressources naturelles pour produire des aliments et assurer des moyens de subsistance. Avec le temps, elle ne se limite plus à la culture des céréales, des légumes ou à l’élevage ; elle s’est diversifiée. Sur les terres, les paysans cultivent blé, orge, légumes et fruits comme la vigne, la pomme ou l’olivier, et élèvent bovins, ovins et volailles pour la viande et le lait. Il existe aussi une agriculture industrielle destinée à des plantes d’usage industriel comme le coton, le tabac ou les plantes médicinales. En mer, l’agriculture s’étend à la pêche et à l’aquaculture, fournissant poissons, crustacés et élevages en cages ou bassins. L’agriculture moderne apparaît ainsi comme un réseau intégré reliant terre et mer, tradition et techniques modernes, et reste la première source de nourriture malgré les transformations mondiales.

En Tunisie, comme le rappellent plusieurs rapports d’institutions nationales et internationales en agriculture, santé et environnement, l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques n’est pas un phénomène marginal : elle fait partie d’un mode de production soumis aux pressions de la productivité, de l’exportation et des aléas climatiques. Le problème n’est pas seulement la présence de ces substances, mais parfois leur usage intensif, le manque de suivi et de contrôle dans certaines chaînes de distribution, et la disparité des connaissances entre producteurs sur les doses sûres et les délais de sécurité avant récolte. S’ajoutent à cela la faiblesse du conseil agricole et la réduction de l’encadrement de terrain, face à l’expansion d’un marché des intrants insuffisamment réglementé.

Derrière ces données techniques existe une réalité plus dure : des eaux utilisées sans garanties suffisantes de propreté dans certaines zones ; des pratiques d’engraissement et d’accélération de la maturation pour arriver plus vite sur le marché ; une concurrence féroce qui fait du bel aspect, de la taille ou de la couleur des critères commerciaux, parfois au détriment de la nature elle‑même.

La situation se complique encore plus sous la pression économique qui pèse sur les petits et moyens agriculteurs. Ils se retrouvent dans une course inégale : produire vite à moindre coût ou disparaître du marché. Les décisions agricoles finissent par être dictées par la survie économique plutôt que par des critères de santé ou d’environnement.

C’est là que se rompt vraiment notre lien au aliment. Ma perception des fruits et légumes a changé. La pastèque, l’abricot, la fraise ou le raisin ne m’inspirent plus la même confiance. Le goût pour les fruits parfaitement gros, colorés et luisants s’est transformé en interrogation : est‑ce le signe d’une bonne production ou d’une intervention intensive ? La taille excessive, la couleur vive et le brillant peuvent être des indices d’altérations du cycle naturel de croissance, où l’agriculture devient une course contre le temps et le marché, et non contre le rythme de la terre.

La question n’est plus seulement « ce fruit est‑il mûr ? », mais plus cruelle : « À quel prix a‑t‑il mûri ? ». Il y a une différence profonde entre une maturation lente, gouvernée par le soleil, l’eau et le sol, et une maturation accélérée par des interventions chimiques ou des pratiques agricoles intensives visant à hâter, colorer, gonfler ou prolonger la durée de conservation. À force de répéter ce mode de production, la confiance entre le consommateur et ce qu’il met dans son assiette s’érode, jusqu’à faire du doute une habitude alimentaire.

Scientifiquement, des études en toxicologie alimentaire montrent que des résidus de pesticides peuvent persister à la surface ou dans certains produits lorsque la « période de sécurité » entre la dernière pulvérisation et la récolte n’est pas respectée. Certaines substances favorisant la croissance ou des améliorants, bien que réglementés dans de nombreux pays, deviennent dangereuses si elles sont utilisées au‑delà des doses recommandées ou en l’absence d’une surveillance stricte.

Parmi les produits qui suscitent le plus de débat sur les marchés mondiaux — et pas seulement en Tunisie — figurent la tomate, la fraise, le raisin, la pomme, la pastèque, l’abricot, la pêche, la cerise et le poivron. Cela ne signifie pas qu’il y ait systématiquement fraude, mais ces cultures peuvent devenir sources de risque si les intrants sont employés hors normes ou sans contrôle suffisant.

Dans certains cas, on recourt à des fongicides ou insecticides pour protéger les récoltes ; utilisés intensivement ou à proximité des vendanges, ils laissent des résidus. On peut aussi employer des régulateurs de croissance pour hâter la maturité ou augmenter la taille, ou des traitements de surface pour donner de la brillance et prolonger le stockage, notamment pour la pomme et les agrumes. Pour la fraise et le raisin, l’enjeu est souvent l’aspect et l’uniformité de la couleur, ce qui pousse parfois à des pratiques intensives rompant l’équilibre naturel.

Autre défi majeur : la faiblesse des systèmes d’analyses de laboratoire régulières pour certains circuits commerciaux, où toutes les cargaisons ou marchés ne sont pas examinés avec la même rigueur. Cela crée une inégalité dans le niveau de sécurité alimentaire d’une région à l’autre.

Le problème réel n’est pas seulement l’existence de ces pratiques, mais l’absence de transparence à l’égard du consommateur et la disparité du contrôle entre marchés et longues chaînes de production, où le consommateur ignore souvent l’origine exacte de la production et les traitements subis. Ainsi, l’aliment, jadis symbole de simplicité, devient un objet complexe où économie, santé, profit et confiance se croisent avec la technique et la nature.

Même la tomate, ce « cœur rouge » de la cuisine, n’est plus innocente à mes yeux. Je cherche la plus petite, la moins brillante, ce qui ressemble à ce qu’étaient les choses avant qu’on les transforme en produits à rotation rapide. Ce n’est pas une obsession personnelle, mais l’expression d’une conscience née de l’accumulation des expériences et des interrogations.

Le plus douloureux est que le consommateur est laissé presque seul face à un marché vaste et complexe. Entre le producteur soumis à la contrainte de coûts et de temps, le commerçant en quête de profit rapide et un système de contrôle qui ne couvre pas toujours toutes les maillons, le corps humain devient la maillon le plus fragile, le laboratoire final de ces dysfonctionnements.

Pire encore, quand ce modèle de production bascule hors d’un équilibre, il ne menace pas seulement la santé individuelle, il érode la confiance même dans l’alimentation. Et quand une société perd foi en ce qu’elle mange, elle perd une part de sa sécurité quotidienne, de cette tranquillité simple qui commence par une assiette.

La solution ne peut être uniquement individuelle, par la « meilleure » sélection du consommateur. Elle doit être systémique : renforcer les contrôles, soutenir les agriculteurs dans la transition vers des pratiques durables, développer l’agriculture biologique, renforcer les laboratoires et instaurer la transparence des chaînes de production, du champ à l’assiette.

Il ne s’agit pas d’accuser tous les paysans ni de diaboliser le secteur, mais de poser une question radicale : comment produire une alimentation qui respecte la vie au lieu de l’épuiser ? Comment concilier exigence économique et droit à une nourriture sûre ? Quelle est la place de l’État, des autorités de contrôle, de la recherche scientifique et du conseil agricole dans la réorientation de cette trajectoire ?

Les intoxications récurrentes, quelles que soient leurs causes immédiates, doivent être lues comme des signaux d’alerte et non comme des nouvelles éphémères. Car ce qui est en jeu n’est pas seulement la santé de quelques personnes ici ou là, mais la relation d’un peuple à sa terre, à sa nourriture et à son avenir.

Au final, la question n’est plus un luxe philosophique : notre nourriture est‑elle vie ou danger ? Elle est devenue une interrogation quotidienne, simple et déchirante : peut‑on encore manger sans peur ?

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