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Mines, Roches et Mémoire : L’Innovation Géo-touristique du Nord-Ouest sous le Regard des Experts

Ikbel Arouri- Cosmos Media 

L’Association « Manouba pour les Monuments et la Culture » (AMMC), présidée par M. Lassaad Dandani, innove en Tunisie avec le lancement d’un « Projet de circuit géo-touristique dans le Nord-Ouest ». Organisée les 14 et 15 février 2026, cette initiative originale associe la recherche scientifique à la valorisation du tourisme local.

Ce projet repose sur un partenariat étroit entre l’AMMC, l’Institut Supérieur des Métiers du Patrimoine de Tunis (ISMPT) et le Laboratoire Patrimoine de l’Université de La Manouba. En intégrant ce groupe, j’ai pu mesurer l’impact d’une médiation scientifique de haut niveau sur la perception de notre héritage naturel.

Une Pédagogie de l’Innovation : La Science en Mouvement

Le caractère profondément innovant de cette initiative réside dans le concept de « laboratoire itinérant ». Sous la coordination de M. Lassaad Dandani et Mme Faten Bouchrara, le trajet s’est transformé en une salle de classe dynamique où le savoir n’était plus théorique, mais vivant.

L’expertise de terrain : L’implication du Dr Kamel Maalaoui (Office National des Mines) a été déterminante pour décrypter les riches gisements de la région. Le parcours a débuté par l’exploration de la mine de Jalta (Ghezala, Bizerte), ancienne exploitation de plomb et de zinc à ciel ouvert, propice à l’évaluation des rejets solides stockés. L’itinéraire s’est poursuivi vers le site volcanique de Guelb Saad Moun (Sejnane), avant d’aborder la mine de Douahria, l’un des fleurons de l’extraction de fer en Tunisie. Par ses interventions spontanées et sa maîtrise technique, le Dr Maalaoui a su transformer chaque affleurement rocheux en un livre ouvert. Sa capacité à vulgariser des concepts complexes a permis aux participants de saisir l’histoire profonde du paysage sédimentaire et magmatique tunisien, complétée par l’étude des gisements de plomb, de zinc, de fer et de manganèse des mines de Sidi Driss et de Tamera, ainsi que la complexité tectonique d’Oued Belif et de la mine deBoukchiba (Nefza).

L’éclairage métallogénique sur le fer : Lors de l’analyse des formations ferrugineuses de Sejnane et de Douahria, les explications de l’enseignante Wissal Ghazzai ont apporté une rigueur académique indispensable pour comprendre la genèse de ces gisements. Elle a mis en évidence la forte présence d’hématite (oxyde de fer) et a explicité les mécanismes physico-chimiques de sa formation. Comme l’a démontré la Professeure Ghazzai, cette minéralisation résulte d’une activité hydrothermale et magmatique profonde : des fluides riches en fer se sont élevés à la faveur des fractures tectoniques pour venir imprégner et remplacer les roches sédimentaires locales. Cette démonstration in situ sur des échantillons de roche d’un rouge intense a permis de lier la tectonique cassante du Nord-Ouest à la concentration de ces immenses ressources minières.

Le Regard de l’Expert : Des Roches Vivantes au Système Funéraire Berbère

À l’affleurement des parois rocheuses, le paysage géologique se révèle être aussi l’écrin d’un patrimoine archéologique captivant, matérialisé par des chambres funéraires creusées à même la roche. Lors de la découverte de ces cavités, l’intervention de l’expert M. Mustapha Touati a apporté un éclairage essentiel sur la dimension immatérielle et sacrée du site, permettant d’en restituer toute la profondeur anthropologique à travers trois points cardinaux :

Un système funéraire codifié (المنظومة الجنائزية) : Loin d’être de simples excavations fortuites ou des abris de fortune, ces ouvertures quadrangulaires répondent à une architecture pensée pour le repos des morts, caractéristique des rituels d’inhumation protohistoriques.

L’empreinte autochtone : M. Touati attribue fermement la conception de ces espaces (souvent apparentés aux haouanet) aux populations berbères anciennes (libyco-numides). L’art troglodytique en Tunisie se révèle ainsi intimement lié à l’identité et aux croyances locales, bien avant l’arrivée des grandes puissances méditerranéennes.

Une profondeur de 100 000 ans : Pour contextualiser cette sacralisation du territoire, l’expert a rappelé que le culte des morts et la structuration des sépultures en Afrique du Nord s’inscriment dans une temporalité immense. Ils font écho aux premières expressions de la conscience funéraire chez l’Homo sapiens dans le Maghreb, dont les traces rituelles les plus anciennes remontent symboliquement à près de 100 000 ans. Devant ces parois patinées par le temps, le visiteur prend la mesure d’un paysage où la géologie et les rituels de l’invisible se confondent.

La station mémorielle de Ras Rajel : Le passage par le cimetière militaire de Ras Rajel, marqué par la date symbolique de ( 1939), a été un moment de recueillement et d’étude. Les experts ont souligné ici le lien indissociable entre la pierre et la mémoire : comment l’architecture funéraire utilise la roche locale pour ancrer l’histoire dans le

territoire. Ce site est le témoin silencieux de la résilience d’une région au cœur de l’histoire mondiale.

Aïn Draham : un espace de réflexion scientifique et territoriale

La journée d’étude, présidée par le Professeur universitaire Habib Kazdaghli, a permis de théoriser les observations de terrain et de proposer des solutions concrètes pour l’avenir 

Perspectives de valorisation : Le Dr Kamel Maalaoui a présenté une stratégie structurée pour transformer le géo-patrimoine en levier économique, proposant une alternative durable à l’exploitation extractive.

Réhabilitation et Territoire : Mme Zeinab Mejri (Maître de conférences à la Faculté de La Manouba) a apporté un éclairage académique essentiel sur la réutilisation des villages miniers. Son intervention a plaidé pour une transformation de ces lieux devie en pôles d’attractivité touristique respectueux de l’identité locale.

Mémoire et Protection : M. Mustapha Touati a insisté sur la protection de la mémoire ouvrière comme rempart contre la dégradation physique. Sa contribution rappelle que le patrimoine est avant tout une affaire d’hommes et de transmission.

Urgence Climatique : Le Patrimoine comme Baromètre Écologique

L’un des aspects les plus novateurs de ce circuit réside dans l’intégration directe des problématiques environnementales contemporaines. Le Nord-Ouest, véritable poumon vert de la Tunisie, se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins face aux dérèglements globaux.

Services écosystémiques et subéraies : Les scientifiques ont mis en évidence le rôle vital des vastes forêts de chênes-lièges et de chênes-zen de la Kroumirie. Les arbres, aux troncs dénudés de leur écorce rousse caractéristique, témoignent d’une exploitation artisanale ancestrale et durable. Agissant comme de puissants régulateurs thermiques, ces écosystèmes forestiers constituent nos remparts naturels les plus efficaces contre le réchauffement climatique et l’érosion des sols.

Indicateurs de biodiversité : La richesse de cette région se mesure également à la présence d’espèces sentinelles, à l’instar des cigognes qui installent leurs nids monumentaux au sommet des infrastructures humaines. Ces grands oiseaux blancs, parfaitement intégrés au paysage vertical, symbolisent la vitalité écologique mais aussi la fragilité des corridors biologiques du Nord-Ouest face aux changements environnementaux.

Cicatrices et vulnérabilités : Les observations de terrain ont mis en lumière les impacts anthropiques et climatiques visibles : stress hydrique accentué, pollution résiduelle liée aux anciens rejets miniers et recrudescence des risques d’incendies de forêt.

La valorisation in situ comme solution : Pour ce collège d’experts, la réponse réside dans un modèle géo-touristique intelligent. En formant des guides et des médiateurs locaux capables d’assurer à la fois la transmission culturelle et la veille écologique, on dote ces territoires d’une garde rapprochée. La vulnérabilité environnementale se transforme alors en une opportunité de protection active.

Conclusion : Un Manifeste pour le Futur

Ce circuit, né de la rencontre entre le savoir universitaire des professeurs et l’expérience de terrain des docteurs, définit un nouveau standard pour le tourisme tunisien. En liant la roche à la mémoire et le climat à l’économie, ce projet coordonné par l’AMMC prouve que l’innovation est le seul chemin possible pour sauvegarder l’âme et la nature du Nord-Ouest tunisien. C’est une invitation à regarder notre sol non pas comme une ressource à puiser, mais comme un héritage à transmettre.

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