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« Jeter de la nourriture n’est pas grave puisqu’elle est biodégradable » : une idée trompeuse

Cosmos Media: A.N.

« Ce n’est pas grave de jeter de la nourriture puisqu’elle est biodégradable. » En Tunisie, cette affirmation est souvent avancée pour justifier le rejet de restes alimentaires ou de produits achetés en excès puis abandonnés avant leur consommation.

L’argument peut sembler, pour un grand nombre de personnes, d’une simplicité apparente. Pour elles, les aliments étant biodégradables, ils finiraient naturellement de se décomposer sans entraîner de conséquences environnementales. Une idée reçue qui persiste dans le quotidien de nombreux Tunisiens, en dépit de son caractère fallacieux.

Quelles sont les origines de cette croyance ?

Cette perception s’inscrit dans un contexte où les comportements de consommation durable restent encore peu développés. Dans une étude publiée en 2025 dans la revue francophone du développement durable, la chercheuse Hela Bouras décrit l’avancement de la Tunisie vers des modes de consommation plus responsables comme « timide et lent », dans un pays où le gaspillage alimentaire représente environ 20 dinars tunisiens par ménage et par mois.

L’étude insiste sur l’existence d’un déficit de politiques publiques de prévention et de sensibilisation au gaspillage alimentaire et mentionne l’absence de solutions de compostage à grande échelle, aussi bien au niveau des municipalités que des ménages. Dans ce contexte, l’idée selon laquelle les déchets alimentaires « disparaissent naturellement » sans impact environnemental tend à s’installer dans les pratiques quotidiennes.

Entre hospitalité tunisienne et gaspillage alimentaire

En Tunisie, l’hospitalité occupe une place centrale dans les relations sociales et familiales, notamment lors des grandes occasions, où l’abondance des repas reste un marqueur fort de respect et de considération envers les invités.

À Tataouine, comme dans plusieurs régions du sud du pays, cette culture de l’accueil se traduit par la préparation de repas particulièrement généreux lors des mariages, fêtes religieuses ou réunions familiales. Les quantités servies dépassent souvent les besoins immédiats des convives, ce qui engendre des surplus alimentaires majoritairement importants.

Dans le Centre-Ouest, notamment à Kairouan, les grandes célébrations familiales et religieuses suivent une logique similaire. Le couscous, plat le plus connu en Tunisie et très présent lors des rassemblements, est fréquemment préparé en grande quantité afin de répondre à l’idée d’une table « digne » de l’événement.

Durant le mois de Ramadan, cette dynamique s’accentue encore plus, particulièrement puisque les repas de rupture du jeûne sont souvent perçus comme des moments d’offrande et de partage, où la générosité s’exprime par la diversité et la quantité des plats proposés. Cette logique sociale, profondément ancrée, peut néanmoins conduire à une surconsommation ponctuelle et à un gaspillage difficile à éviter.

Est-ce que cette affirmation est vraie?

Non, le caractère biodégradable d’un aliment ne signifie pas que son gaspillage est sans conséquence. Selon le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), entre 8 % et 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre sont associées à des aliments qui ne seront jamais consommés. Le rapport sur l’indice de gaspillage alimentaire estime également que 931 millions de tonnes de déchets alimentaires ont été générées dans le monde en 2019, dont 61 % proviennent des ménages.

L’impact environnemental ne se limite pas à la décomposition finale de l’aliment. Les émissions sont produites tout au long de son cycle de vie, commençant par la production agricole, le transport, le conditionnement et la conservation, jusqu’à sa distribution. Lorsqu’un aliment est jeté, toutes les ressources mobilisées pour sa production constituent une importante perte de ressources.

En outre, les pratiques alimentaires ont des incidences directes sur l’environnement. Le mode de production, l’origine géographique des produits ainsi que les techniques de conservation influencent de manière importante la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre.

Ces conséquences varient d’un produit à un autre, mais toute forme de gaspillage reste nocive pour l’environnement, surtout dans les catégories de produits ayant un impact plus important que d’autres. D’après l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), une portion de bœuf émet en moyenne sept fois plus de gaz à effet de serre qu’une portion de poulet. La production mondiale de viande rouge, à elle seule, est responsable de 18 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et représente 8 % de la consommation mondiale d’eau. Le gaspillage de ces produits revient donc également à gaspiller les ressources naturelles nécessaires à leur production mais aussi à leurs effets après les avoir jetés.

Une réalité qui prend aussi une dimension tout particulière en Tunisie, où chaque denrée jetée raconte une histoire locale et souvent douloureuse. Prenons une orange du Cap Bon, une pomme de Siliana ou une pastèque de Sidi Bouzid qui, avant d’atterrir sur l’étal du commerçant puis dans le caddie du consommateur, a nécessité une eau d’irrigation puisée dans des nappes de plus en plus sollicitées, un travail agricole harassant, un transport routier, une chaîne du froid énergivore et un emballage. Si elle finit à la poubelle, ce ne sont pas seulement des heures de labeur qui sont perdues, mais aussi des litres d’eau précieuse dans un pays classé parmi les plus exposés au stress hydrique de la planète.

Le paradoxe est encore plus frappant lorsqu’on regarde la balance commerciale. La Tunisie importe déjà une part importante de ses besoins en céréales et en aliments pour bétail, mobilisant des devises rares pour nourrir sa population et son cheptel. Gaspiller une partie de ces denrées, c’est donc non seulement jeter l’eau qui a servi à les produire, mais aussi dilapider des moyens financiers arrachés à une économie toujours fragile depuis des années, ce qui aggrave le déficit commercial et creuse un peu plus la dépendance extérieure du pays. Le comportement de gaspillage compromet ainsi la souveraineté alimentaire nationale en mobilisant des ressources naturelles et financières que la Tunisie ne peut plus se permettre de perdre. En Tunisie, jeter de la nourriture, c’est aussi jeter de l’eau.

Les impacts environnementaux du gaspillage alimentaire en Tunisie

En Tunisie, le gaspillage alimentaire des ménages est estimé à 91 kilogrammes par habitant et par an, soit plus d’un million de tonnes de déchets alimentaires annuellement.

L’étude identifie plusieurs facteurs qui expliquent cette situation, parmi lesquels les achats alimentaires hebdomadaires dans les grandes et moyennes surfaces, réalisés par près de 46 % des consommateurs. Cette pratique favorise l’achat de quantités importantes de produits frais tels que les légumes, les fruits et les produits laitiers, des produits qui sont rapidement périssables.

Dans la plupart des familles tunisiennes, la préparation quotidienne des repas constitue une habitude fortement répandue et un facteur majeur dans la création de ce problème. Selon la même étude, 79 % des ménages cuisinent chaque jour et 25,2 % déclarent ne pas consommer une seconde fois les plats déjà préparés, une habitude qui favorise le gaspillage alimentaire et entraîne des conséquences importantes sur l’environnement.

En plus de toutes les conséquences citées, le principal problème réside dans la gestion des déchets. En l’absence de tri à la source, les déchets alimentaires sont généralement mélangés aux autres déchets ménagers, puis dirigés vers les centres d’enfouissement ou les dépôts municipaux. Selon les données de l’Agence nationale de gestion des déchets (ANGED) citées dans l’étude, seulement 0,5 % des déchets sont compostés, tandis que 50 % sont envoyés vers des décharges contrôlées et 44,5 % vers des dépôts municipaux.

Contrairement à l’idée reçue, les déchets organiques ne retournent donc pas systématiquement à la terre sous forme de matière utile. Lorsqu’ils sont enfouis, ils participent à la production d’émissions polluantes et génèrent des effets néfastes sur l’environnement.

Les alternatives locales face au gaspillage alimentaire

Pour les chercheurs, la solution ne réside pas uniquement dans le traitement des déchets, mais d’abord dans leur prévention. Par exemple, l’étude d’Hela Bouras recommande le renforcement de la sensibilisation aux conséquences économiques et environnementales du gaspillage alimentaire, l’instauration de mécanismes de suivi, ainsi que la mise en place d’un plan national de prévention soutenu par une loi anti-gaspillage.

Parmi les solutions importantes figurent  la  valorisation des déchets organiques  et le compostage qui permet de transformer les matières organiques biodégradables en une ressource utile pour les sols agricoles. Cette solution présente un intérêt particulier pour le pays, où la majorité des sols agricoles de Tunisie affichent une teneur en matière organique inférieure à 0,5 %, un seuil alarmant qui témoigne d’une fertilité en déclin. Dans le Nord-Ouest, région céréalière par excellence, les niveaux sont « relativement faibles ». Cette dégradation est le résultat de décennies de pratiques culturales intensives, de labours répétés qui détruisent la structure du sol et d’une minéralisation accélérée de la matière organique. Ce qui a engendré une perte de fertilité, une moindre capacité de rétention d’eau et une dépendance accrue aux engrais chimiques. Pourtant, des solutions existent, à commencer par le compostage, qui permettrait de redonner vie à ces terres épuisées.

L’étude de Baccar souligne aussi l’intérêt de développer des circuits de redistribution des invendus alimentaires. Une telle démarche pourrait encourager les restaurants et les grandes surfaces à donner les produits encore consommables aux associations caritatives plutôt que de les jeter.

Par ailleurs, les initiatives numériques peuvent  jouer un rôle important face à cette situation, telles que les applications permettant, par exemple, aux restaurants, boulangeries et pâtisseries de proposer à prix réduit leurs produits invendus proches de la date limite de consommation. Des solutions comme l’application Too Good To Go ont émergé dans plusieurs pays européens, tout comme l’application tunisienne Foodealz, créée en 2019.

En tenant compte de la situation de la Tunisie face au gaspillage alimentaire, on peut conclure que le fait qu’un aliment soit organique ou biodégradable ne signifie pas que son gaspillage est sans conséquence. Jeter de la nourriture revient également à gaspiller l’eau, l’énergie, les terres agricoles et les ressources mobilisées pour sa production.

Le fait de ne pas voir directement ce qui se déroule en amont de la production des aliments que nous achetons ne signifie pas que ces derniers, parce qu’ils sont biodégradables, peuvent être considérés comme non nocifs pour l’environnement. En particulier en Tunisie, où plus d’un million de tonnes de déchets alimentaires sont générées chaque année et où le compostage reste marginal, cette croyance contribue à minimiser un problème aux conséquences environnementales, économiques et sociales bien réelles.

Lorsqu’un aliment est jeté en Tunisie, ce n’est pas seulement un déchet qui disparaît. C’est aussi l’eau de nos barrages, le travail de nos agriculteurs, l’énergie du transport et les ressources d’un pays déjà soumis à de fortes pressions environnementales.

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