Cosmos media: A.N.
Déjà confrontée à la multiplication des épisodes de fortes chaleurs, la Tunisie se profile aujourd’hui comme un front avancé du dérèglement climatique en Méditerranée.
Données satellitaires, relevés nationaux et projections scientifiques publiés au mois de mai par Resilient Futures confirment un même diagnostic, celui de l’entrée de la Tunisie dans une phase de chaleur extrême durable, où les vagues de chaleur cessent d’être des événements exceptionnels pour s’inscrire progressivement comme une réalité structurelle.
Après 2020, la Tunisie a enregistré les années les plus chaudes depuis 1950 qui confirment une intensification durable des épisodes de chaleur et à l’horizon 2050, les projections annoncent une intensification marquée de ces phénomènes, dont les effets dépassent largement le champ climatique pour devenir une problématique sanitaire, sociale et institutionnelle majeure.

Les années 2024 à 2026 s’inscrivent dans une séquence continue de températures excessivement élevées, caractérisée par un dépassement durable des normales climatiques de la période 1991-2020 et l’absence de retour à une saisonnalité stable, selon les trajectoires thermiques observées par le Copernicus Climate Change Service.
Avec une température moyenne de 15,91 °C, le mois de mai 2026 illustre cette rupture, qui ne correspond plus à de simples épisodes isolés mais à la persistance d’anomalies. Cette évolution témoigne de l’installation d’un nouveau régime climatique et appelle à une accélération des politiques d’adaptation territoriale à toutes les échelles de gouvernance.
Chaleurs sans précédent et phénomènes exacerbés en Tunisie
D’ici à 2030, les vagues de chaleur en Tunisie devraient devenir plus fréquentes et plus longues, selon « Chaleurs extrêmes: guide d’adaptation à un été caniculaire en Tunisie » publié récemment par Resilient Futures. D’après les scénarios étudiés, le pays pourrait ainsi connaître environ un mois de fortes chaleurs supplémentaires chaque année. Dans un scénario intermédiaire, cela représenterait environ 32 jours de plus, et dans un scénario moins favorable jusqu’à 39 jours supplémentaires par an, par rapport à la période passée entre 1981 et 2010, ce qui signifie que la Tunisie pourrait subir presque un mois de chaleur extrême supplémentaire chaque année.
Cependant, cette évolution ne se répartit pas de manière uniforme sur le territoire et touche plus fortement les régions côtières méditerranéennes ainsi que le sud désertique tunisien, qui constituent les zones les plus exposées aux anomalies thermiques les plus intenses.
Des changements qui s’accompagnent d’un ensemble de phénomènes amplifiés, souvent brutaux et spécifiques à la Tunisie. Le « sirocco et le chergui » provoquent des hausses rapides de température pouvant atteindre +5 à +10 °C en quelques heures, qui accentuent fortement l’indice de chaleur ressenti. À cela s’ajoute la sécheresse, qui aggrave le stress hydrique, réduit les capacités de refroidissement naturel et fragilise les réseaux d’eau potable.
Dans les gouvernorats de Jendouba, Béja et Le Kef, le risque de feux de forêt augmente en raison de la combinaison de la chaleur, de la sécheresse et du vent. Un phénomène qui peut également apparaître dans différentes villes de la Tunisie est celui des tempêtes de sable, qui constituent un autre problème majeur, vu qu’ils dégradent la qualité de l’air et aggravent les pathologies respiratoires, en particulier chez les populations les plus vulnérables.
Comment réagir face à des dispositifs jugés insuffisants ?
Les niveaux de chaleur enregistrés en Tunisie agissent sur l’organisme selon un continuum de gravité, commençant par la déshydratation, puis l’épuisement thermique, et enfin le coup de chaleur, dont la mortalité dépasse 30 % en l’absence de prise en charge dans l’heure. Plus préoccupant encore, les décès liés aux vagues de chaleur sont majoritairement indirects, notamment à travers des complications cardiovasculaires, respiratoires ou rénales chez des patients atteints de pathologies chroniques, selon les données de l’Organisation mondiale de la santé.
Ces conséquences font de la chaleur un enjeu de santé publique majeur où les communes apparaissent comme le premier niveau de réponse opérationnelle, mais les dispositifs sont décrits par « le guide d’adaptation: chaleurs extrêmes » comme « largement insuffisants ». Bien que la Tunisie traverse des vagues de chaleur extrêmes, elle ne dispose pas encore d’un plan national canicule ou d’un dispositif similaire, structuré autour de seuils d’alerte gradués et de protocoles intersectoriels. Le modèle de gestion utilisé par le pays reste encore largement réactif face aux épisodes thermiques. Un fonctionnement produit ce que le guide décrit comme des « angles morts institutionnels », tels que l’absence de registres de vulnérabilité actualisés, des protocoles peu testés, des budgets d’urgence insuffisants et des responsabilités souvent mal définies.
Toutefois, dans un contexte où la résilience thermique ne peut reposer uniquement sur la réaction, la présence de politiques anticipées, intégrées dans les plans communaux et activables avant les pics de chaleur semble vitale. Pour maîtriser les situations dangereuses, le protocole d’urgence cité par le guide souligne l’importance d’alerter immédiatement les secours (190), de placer la personne à l’ombre ou dans un espace frais, et d’appliquer un refroidissement rapide du corps.
Inégalités face à la chaleur extrême
Les vagues de chaleur paraissent variables, non pas en termes d’intensité, mais dans leurs impacts, puisqu’elles ne touchent pas l’ensemble des populations de manière uniforme et mettent au contraire en lumière de profondes inégalités face au risque thermique, liées à l’âge, à l’état de santé, aux conditions de travail ou encore au niveau de revenu.
À la tête de la pyramide de vulnérabilité figurent les personnes âgées, le vieillissement réduisant progressivement la capacité du corps à réguler sa température interne, tandis que la prévalence des maladies chroniques augmente. Une fragilité accentuée par des situations d’isolement social et par des logements mal ventilés, ce qui aggrave encore l’exposition à la chaleur.
Dans une situation de vulnérabilité physiologique similaire, les jeunes enfants sont extrêmement concernés, car leur organisme se déshydrate beaucoup et leur système de thermorégulation n’est pas encore pleinement efficace, ce qui les rend sensibles aux coups de chaleur, notamment dans des écoles ou des crèches qui ne sont pas suffisamment adaptées aux épisodes caniculaires actuels. Dans ce contexte, dans de nombreuses écoles tunisiennes, les salles de classe ne disposent ni d’une isolation thermique adéquate ni de systèmes de rafraîchissement suffisants pour faire face à des températures dépassant régulièrement les seuils de confort. Des conditions qui peuvent affecter la concentration, les capacités d’apprentissage et le bien-être des élèves comme du personnel éducatif. À mesure que les épisodes caniculaires deviennent plus fréquents, la question de l’aménagement des bâtiments scolaires et de l’adaptation des horaires pourrait s’imposer comme un enjeu éducatif majeur.
Les femmes enceintes constituent un autre groupe à risque ; les transformations physiologiques liées à la grossesse rendent l’organisme plus sensible au stress thermique, avec des conséquences possibles telles qu’une fatigue intense, une déshydratation plus rapide et un risque accru de complications médicales, en particulier lors des périodes de fortes chaleurs prolongées. Des périodes qui accentuent les maladies chroniques, qu’elles soient cardiovasculaires, respiratoires, rénales ou métaboliques. Chez les personnes atteintes de ce type de pathologies, celles-ci s’aggravent souvent lors des épisodes de chaleur extrême, puisque certains traitements médicaux peuvent eux-mêmes réduire la capacité du corps à s’adapter aux températures élevées, ce qui augmente le risque de décompensation.
Les chaleurs extrêmes peuvent être plus ou moins maîtrisées par certaines catégories en respectant les consignes de protection, mais elles apparaissent inévitables pour les travailleurs exposés en extérieur, qu’ils soient dans l’agriculture, le bâtiment ou la voirie. Cette catégorie, qui représente 2,4 milliards de personnes dans le monde selon l’Organisation internationale du travail, est directement confrontée aux effets de la chaleur sur le terrain, avec un risque élevé de déshydratation, de baisse de vigilance et donc d’accidents du travail. Alors que le cadre juridique prévoit, en Tunisie, une protection formelle garantie par l’article 152 du Code du travail, qui impose à l’employeur de garantir la santé physique et mentale des travailleurs, la réalité vécue par cette catégorie semble différente.
Dans un pays où le taux d’inflation atteint 5,5 % en 2026 et où le salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC) est inférieur à 530 dinars tunisiens, les populations précaires apparaissent comme les plus touchées, car elles disposent souvent de logements insuffisamment isolés, d’un accès limité à la climatisation ou à des espaces rafraîchis, et subissent de plein fouet l’effet d’îlot de chaleur urbain, particulièrement marqué dans les zones denses et peu végétalisées des villes.
Les effets de la chaleur ne se limitent pas aux atteintes physiques. De nombreuses études montrent que les températures extrêmes influencent également la santé mentale en favorisant les troubles du sommeil, l’irritabilité, l’anxiété et les états de stress prolongé. Lorsque les nuits restent anormalement chaudes, le corps peine à récupérer, ce qui peut accentuer la fatigue psychologique et les difficultés de concentration. Dans les zones urbaines fortement exposées aux îlots de chaleur, cette pression thermique permanente peut altérer la qualité de vie et aggraver certaines vulnérabilités sociales déjà existantes.
Les villes tunisiennes, au cœur du phénomène d’îlot de chaleur urbain
À mesure que les températures grimpent en Tunisie, les villes deviennent des amplificateurs silencieux de la chaleur. Le phénomène d’îlot de chaleur urbain, bien connu des climatologues, s’y manifeste avec une intensité importante dans les grandes agglomérations comme Tunis, Sfax ou Sousse.
Dans ces espaces fortement urbanisés, le béton, l’asphalte et la densité du bâti forment un environnement qui emmagasine la chaleur tout au long de la journée. Les matériaux urbains absorbent le rayonnement solaire, puis le restituent lentement durant la nuit, empêchant un véritable refroidissement nocturne. Ce qui entraîne une exposition continue des habitants à des températures élevées sur 24 heures, sans véritable rupture thermique.
Le contraste est d’autant plus marqué que les espaces verts reculent et que les surfaces imperméabilisées gagnent du terrain. Dans certains quartiers densément construits, le manque d’ombre et la faible présence de végétation accentuent encore la sensation d’étouffement, en particulier lors des épisodes de canicule.
Les écarts de température avec les zones rurales ou périurbaines peuvent atteindre plusieurs degrés, parfois de manière significative à l’échelle d’une même journée. Cette différence, souvent invisible dans les relevés des stations météorologiques, interroge la représentativité des données climatiques face à l’expérience vécue.
Le coût économique de la chaleur
Au-delà de ses conséquences sanitaires, la chaleur extrême représente un coût économique croissant pour la Tunisie. Les épisodes caniculaires réduisent la productivité des travailleurs, notamment dans les secteurs de l’agriculture, du bâtiment et des travaux publics, où les activités en extérieur deviennent difficiles voire dangereuses durant plusieurs heures de la journée.
D’ici 2030, l’équivalent de plus de 2 % du total des heures de travail mondiales pourrait être perdu chaque année à cause du stress thermique, soit environ 80 millions d’emplois à temps plein, selon l’Organisation internationale du travail (OIT).
À cela s’ajoutent l’augmentation de la consommation d’électricité liée à la climatisation, les dépenses supplémentaires en matière de santé publique et les pertes agricoles provoquées par le stress hydrique. À mesure que les vagues de chaleur s’intensifient, elles risquent également d’affecter certains secteurs stratégiques comme le tourisme, particulièrement lorsque les températures dépassent les seuils de confort pour les visiteurs.
Des solutions d’adaptation dans le cas tunisien
Face à la multiplication des épisodes de chaleur extrême, les solutions fondées sur la nature s’imposent comme des leviers d’adaptation particulièrement efficaces. La plantation d’arbres en milieu urbain, la création de corridors verts, la restauration des oasis ou encore la préservation des systèmes traditionnels de gestion de l’eau contribuent à réduire les températures locales tout en améliorant la qualité de vie.
En Tunisie, ces approches présentent un double intérêt, d’une part, elles permettent de renforcer la résilience climatique des territoires et d’autre part elles aident à préserver les ressources naturelles. Des approches qui mettent également en lumière la pertinence de certains savoir-faire anciens, développés depuis des siècles dans les régions arides du pays, et dont l’actualité s’impose de nouveau face au réchauffement.
Dans le même temps, plusieurs pays méditerranéens ont déjà intégré la chaleur extrême dans leurs politiques publiques. L’Espagne, l’Italie ou encore la France disposent de systèmes d’alerte gradués, de plans canicule et de protocoles spécifiques mobilisant les services de santé, les collectivités locales et les dispositifs de protection civile. Ces outils permettent d’anticiper les épisodes les plus dangereux et de limiter leur impact sur les populations vulnérables.
Une accélération des extrêmes thermiques dans le pays, où les adaptations ponctuelles sur lesquelles repose actuellement le système ne suffisent plus et appellent une transformation structurelle des politiques publiques. En Tunisie, les canicules et les vagues de chaleur ne présente plus d’événements météorologiques isolés, mais s’inscrivent dans un nouveau régime climatique qui redéfinit les conditions mêmes de vie et impose, en urgence, la mise en œuvre de stratégies de long terme dans les domaines sanitaire, social, infrastructurel et économique. La question n’est plus de savoir si la Tunisie connaîtra davantage de vagues de chaleur, mais si ses villes, ses institutions et ses infrastructures seront capables de s’adapter à un climat qui se transforme plus rapidement que les mécanismes de réponse actuellement en place.




