Cosmos Media: A. N.
Perçus comme des prédateurs sanguinaires dans l’imaginaire collectif, les requins font en réalité partie des espèces quasi menacées de l’océan et apparaissent le plus souvent indifférents à la présence humaine, au point qu’il est possible d’en croiser sans le savoir lors d’une baignade. Les rares morsures recensées s’expliquent par des situations accidentelles ou des erreurs d’identification plutôt que par un comportement de prédation.
Il est vrai que l’homme représente le principal danger pour le requin, en raison de la pression exercée par la pêche et par l’ensemble des activités humaines en mer, plutôt que comme une simple menace liée à la prédation. Malgré cette réalité, l’imaginaire collectif en Tunisie, comme ailleurs, continue de privilégier une lecture inverse, où le requin est avant tout perçu comme un danger pour l’être humain.
Les moustiques, principaux vecteurs de la malaria, de la dengue ou encore du virus du Nil occidental, causent près de 700 000 décès de plus que les requins chaque année, mais ils ne sont pas perçus comme aussi menaçants.
Une peur construite par les récits médiatiques et culturels
En Tunisie, des signalements de requins ont été rapportés ces dernières années sur certaines plages, notamment avec l’arrivée de la saison estivale, sans qu’aucun cas d’attaque ou de décès n’ait été enregistré. Ces observations, bien que rares, ont contribué à raviver une peur largement amplifiée depuis des décennies à l’échelle nationale et internationale.
Une inquiétude qui trouve son origine dans une construction progressive, à partir d’un épisode souvent cité remontant à juillet 1916, sur les côtes du New Jersey, aux États-Unis. Plusieurs attaques y sont recensées, dont cinq mortelles. La presse s’empare rapidement de l’affaire et transforme un événement local en panique internationale.
Selon plusieurs chercheurs, dont le biologiste marin français Bernard Séret, cette amplification médiatique a joué un rôle central dans l’émergence de la figure du requin « tueur d’hommes ». Cette représentation s’est durablement ancrée dans l’opinion publique, bien loin de la réalité statistique des attaques.
Ce récit a ensuite été renforcé par la culture populaire, notamment avec le film Les Dents de la mer en 1975. Le grand requin blanc y est présenté comme l’unique incarnation du prédateur marin, alors même que plus de 500 espèces de requins existent dans les océans. Depuis, l’industrie culturelle en a fait ses choux gras. De nombreuses productions audiovisuelles, comme le film Sous la Seine, diffusé depuis juin dernier sur Netflix, ont entretenu cette image, contribuant à installer une perception durablement inquiétante.
Aujourd’hui, dans les médias, les rares attaques de requins font souvent l’objet d’une forte couverture. Ce qui frappe, c’est surtout leur caractère dramatique. Cette médiatisation contribue à façonner une perception disproportionnée du risque, au détriment d’une lecture plus factuelle.
Une représentation qui finit par associer le requin à une image négative, alors même qu’il s’agit d’un animal marin essentiel aux écosystèmes et aujourd’hui menacé.
Le requin est-il vraiment dangereux?
« Aucune statistique n’a jamais influencé une croyance », insiste Bernard Séret. Pourtant, les données scientifiques offrent une lecture nettement plus mesurée que celle véhiculée par l’imaginaire collectif. À l’échelle mondiale, les bases de données internationales, dont l’International Shark Attack File, recensent chaque année quelques dizaines d’attaques de requins, dont une faible part est mortelle. En 2020, 13 décès ont été enregistrés dans le monde, accompagnés de 57 attaques non provoquées et de 39 attaques dites « provoquées ». Parmi les morsures non provoquées, près de 90 % ont eu lieu en Australie et aux États-Unis, loin des eaux méditerranéennes. Rapportés aux millions de personnes qui fréquentent les zones côtières, ces chiffres restent extrêmement faibles.
Des statistiques mais aussi des études comportementales confirment la faible dangerosité des requins, qui ne sont pas, dans leur fonctionnement naturel, des prédateurs de l’être humain. Les comportements d’attaque étudiés ont permis aux chercheurs de distinguer plusieurs situations, notamment les attaques liées à la faim, les réactions de défense ou encore les réponses à des intrusions dans leur territoire. Dans de nombreux cas, les interactions avec l’homme ne correspondent pas à une logique de chasse, mais à des comportements de test ou de défense.
Dans la grande majorité des cas, ils ne manifestent aucun intérêt pour notre présence et peuvent même s’en détourner après détection. Lorsqu’une morsure survient, elle relève le plus souvent d’un comportement exploratoire ou d’une erreur d’identification. Le requin mord une fois puis abandonne, contrairement à ses attaques sur ses proies naturelles, rapides et répétées, destinées à neutraliser.
Le risque de décès lié à une attaque de requin demeure donc extrêmement faible. Certaines études montrent même qu’il est bien inférieur à celui associé à de nombreux risques de la vie quotidienne, comme les accidents de transport ou la foudre.
Sur le plan biologique, les requins forment un groupe extrêmement diversifié. Certaines espèces, comme le requin blanc, le requin-tigre ou le requin-bouledogue, peuvent occasionnellement s’attaquer à de grands vertébrés marins. Mais une large partie des espèces se nourrit de poissons, de crustacés ou de mollusques, tandis que d’autres, comme le requin-baleine ou le requin pèlerin, filtrent simplement du plancton. Cette diversité alimentaire rappelle qu’il n’existe pas de profil unique de « requin dangereux ». Certaines espèces peuvent se montrer opportunistes, mais les analyses de contenus stomacaux montrent que les proies humaines ne font pas partie de leur alimentation. Leur système sensoriel particulièrement développé, odorat, audition, perception des vibrations et des champs électriques, leur permet de localiser efficacement leurs proies naturelles, sans que cela implique une prédation dirigée vers l’homme.
Leur morphologie et leurs capacités de nage confirment également leur adaptation à la chasse, sans pour autant en faire des prédateurs de l’homme. Les requins sont des animaux hydrodynamiques, capables de pointes pouvant atteindre environ 60 km/h, mais seulement sur de très courtes durées. Leur vitesse de croisière reste bien plus modérée, entre 2 et 5 km/h. Leur fécondité relativement faible, comparée à celle des poissons osseux, limite également la densité de leurs populations, ce qui réduit mécaniquement la probabilité de rencontres avec l’être humain.
En Tunisie, aucun cas récent d’attaque mortelle n’a été documenté sur les plages du pays. Rien ne permet d’affirmer qu’il existe une invasion de requins sur les côtes tunisiennes ; les observations sont surtout devenues plus visibles ces dernières années. La présence d’un requin à proximité du rivage ne traduit pas nécessairement un comportement de chasse envers les baigneurs.
Au regard des données scientifiques, le requin apparaît moins comme une menace réelle pour l’être humain que comme un prédateur marin spécialisé, dont les interactions avec l’homme constituent une exception. Au contraire, les requins occupent le sommet de la chaîne alimentaire. En régulant certaines populations de poissons et en éliminant les individus malades ou affaiblis, ils contribuent au maintien de l’équilibre des écosystèmes marins.
« Le plus grand prédateur n’est pas le requin, mais l’homme »
Contrairement à la croyance populaire, la grande majorité des rencontres entre l’être humain et les requins ne se solde pas par un danger pour l’homme, mais par un impact bien plus lourd pour l’animal lui-même. Les données disponibles montrent en effet l’ampleur de la pression exercée sur ces espèces. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, 627 504 tonnes d’élasmobranches sont pêchées chaque année dans le monde, dont environ 60 % de requins. En retenant un poids moyen de 70 kg par individu, cela représente plusieurs millions de requins capturés chaque année, soit plus de 5 millions d’animaux. Ces chiffres rappellent que, loin d’être des prédateurs dominants dans leur relation avec l’être humain, les requins sont au contraire fortement vulnérables aux activités humaines, notamment à la pêche intensive, qui fragilise durablement leurs populations.
Au-delà de la pêche commerciale, certaines espèces font également l’objet de pratiques dites « punitives », mises en place dans certains pays à la suite d’incidents ou de perceptions de risque pour les baigneurs. Ces mesures, parfois soutenues par des financements publics, ne reposent pas toujours sur une évaluation scientifique du danger réel mais davantage sur des réactions sociales et politiques à forte dimension émotionnelle. Dans plusieurs contextes, comme celui de La Réunion, des mobilisations d’associations de surfeurs ont également contribué à alimenter ces dynamiques en pesant dans le débat public et en influençant certaines décisions locales, notamment à travers des campagnes très médiatisées.
Dans le même temps, les représentations sociales du requin circulent largement sur les réseaux sociaux, y compris en Tunisie, où plusieurs publications ont encouragé sa consommation. L’an dernier, des internautes et certaines pages ont relayé l’idée que la viande de requin serait « délicieuse », à la suite notamment de la diffusion d’une vidéo montrant un grand requin blanc dévorant une carcasse de dauphin au port de Gammarth. Cette année encore, une vidéo filmée à la plage de Menzel Temime montrant un requin près du rivage a suscité de nombreux commentaires appelant à sa capture ou à sa pêche, illustrant la persistance de réactions impulsives face à sa présence. Dans ce contexte, la formule du biologiste Bernard Séret prend tout son sens : « En mer, le plus grand prédateur n’est pas le grand requin blanc, mais l’homme. »
Comportements recommandés en cas de rencontre
En cas d’observation d’un requin en mer, les spécialistes recommandent avant tout d’adopter une attitude calme et non intrusive. Il est essentiel d’éviter toute tentative d’approche, de contact ou de poursuite, y compris pour la prise de photos, afin de ne pas modifier le comportement naturel de l’animal. Si une rencontre survient, le plus sûr est de s’éloigner lentement, sans mouvements brusques, tout en maintenant une distance suffisante. Dans une logique de suivi scientifique, ces observations peuvent également être signalées aux structures compétentes ou à des programmes de recherche comme ceux de l’Association TunSea pour la science participative.
En réalité, le requin en dit souvent plus sur nous-mêmes que sur lui. Derrière la peur qu’il inspire, les chiffres racontent une autre réalité, confirmée par les données scientifiques et plus dérangeante.




