Sarah Ben Omrane-Cosmos media
À Bizerte, la mer ne se contente plus de façonner le paysage : elle le fragilise. L’érosion maritime s’accélère, les poissons se raréfient et les pêcheurs tirent la sonnette d’alarme.
Longtemps perçus comme de simples ressentis, leurs témoignages sont aujourd’hui appuyés par des données scientifiques et des statistiques alarmantes. Le changement climatique, combiné aux aménagements humains comme la marina et l’obstruction des cours d’eau, a profondément bouleversé l’équilibre côtier.
Dans ce contexte , cette analyse et les constats de terrain présentés dans cet article s’inscrivent dans le cadre de la visite organisée à Bizerte, à l’occasion de l’atelier d’Africa 21, en partenariat avec le PAMT 2 et le Forum National de l’Adaptation aux Changements Climatiques, consacré aux enjeux d’adaptation des zones côtières face aux effets du changement climatique.
Une érosion maritime mesurable et préoccupante
En effet, selon les données de l’Agence de Protection et d’Aménagement du Littoral (APAL) et du Ministère tunisien de l’Environnement, la Tunisie compte environ 260 km de côtes gravement menacées par l’érosion, sur un linéaire total estimé à 670 km. Ces chiffres sont repris dans plusieurs rapports nationaux d’adaptation aux changements climatiques et par la Banque mondiale.
Plus largement, la Tunisie fait partie des pays méditerranéens les plus touchés par l’érosion côtière. Environ 260 kilomètres du littoral tunisien, sur un total d’environ 670 km, sont aujourd’hui considérés comme gravement menacés. Dans certaines zones, le recul du trait de côte atteint entre 1 et 1,5 mètre par an, notamment dans les régions basses et urbanisées.
Par ailleurs, à Bizerte, cette érosion est aggravée par la montée du niveau de la mer, estimée à plus de 3 mm par an en Méditerranée, selon les rapports du GIEC (IPCC) et les études régionales méditerranéennes relayées par l’Institut National de la Météorologie (INM), et par l’intensification des tempêtes hivernales. Les plages s’amincissent, les dunes disparaissent et les infrastructures côtières deviennent de plus en plus exposées.
Aménagements côtiers et marina : des équilibres rompus
Au-delà du facteur climatique, les études environnementales soulignent le rôle des aménagements côtiers dans l’aggravation de l’érosion. La construction de marinas et de ports modifie la circulation naturelle des courants marins et bloque le transport des sédiments.
À Bizerte, la marina a contribué à une redistribution artificielle du sable : accumulation dans certaines zones, disparition dans d’autres. Ce déséquilibre empêche la régénération naturelle des plages et perturbe les habitats marins. Les zones de frayère, essentielles à la reproduction des poissons, sont particulièrement touchées.
Cours d’eau obstrués : une mer privée de ses apports naturels
Les oueds et canaux qui reliaient l’arrière-pays à la mer jouaient un rôle écologique fondamental. Ils apportaient eau douce, nutriments et sédiments indispensables à l’équilibre côtier. Aujourd’hui, beaucoup de ces cours d’eau sont obstrués ou déviés.
À l’échelle nationale, les barrages et les aménagements hydrauliques retiennent une grande partie des sédiments qui alimentaient autrefois naturellement les plages. Cette rupture du cycle sédimentaire accentue l’érosion et contribue à l’asphyxie du lac de Bizerte.
Moins de poissons, des chiffres qui confirment la crise
D’après la FAO et la Commission Générale des Pêches pour la Méditerranée (CGPM), le réchauffement des eaux méditerranéennes est estimé à environ +1,5 °C en un siècle, et plus de 50 % des stocks halieutiques méditerranéens évalués demeurent surexploités, malgré les efforts de régulation récents.
Le réchauffement des eaux méditerranéennes est estimé à environ +1,5 °C en un siècle, un changement suffisant pour perturber profondément les écosystèmes marins. À l’échelle méditerranéenne, plus de 50 % des stocks de poissons évalués restent surexploités, malgré certaines améliorations récentes.
Dans les zones côtières tunisiennes, la raréfaction des poissons est accentuée par la dégradation des habitats, la pollution et la stagnation des eaux, comme le confirment plusieurs études universitaires tunisiennes sur le lac de Bizerte ainsi que les diagnostics environnementaux de l’APAL et de l’ONAS, par la dégradation des habitats, la pollution et la stagnation des eaux. Le manque de renouvellement de l’eau, notamment dans le lac de Bizerte, réduit l’oxygénation et compromet la survie de nombreuses espèces.
Témoignages de pêcheurs : « les chiffres expliquent ce que nous vivons »
Sur les quais de Bizerte, les pêcheurs retrouvent dans les statistiques ce qu’ils observent depuis des années.
« Avant, on sortait quelques heures et on rentrait avec du poisson. Aujourd’hui, on passe la journée en mer pour presque rien », témoigne un pêcheur artisanal. « Depuis la marina, les courants ont changé. Le poisson ne reste plus. »
Un autre pêcheur pointe l’obstruction des oueds : « L’eau ne se renouvelle plus. Le lac étouffe. Quand l’eau est chaude et sale, le poisson disparaît. »
Pour eux, les chiffres ne sont pas abstraits : ils expliquent la baisse des prises, l’augmentation des coûts et la précarisation de leur métier.
Des conséquences sociales et économiques lourdes
La pêche artisanale fait vivre directement ou indirectement des centaines de familles à Bizerte. La diminution des ressources halieutiques entraîne une baisse des revenus, l’abandon progressif du métier et une perte de savoir-faire traditionnel.
À long terme, l’érosion menace également l’économie locale, le tourisme et le patrimoine côtier. Sans action, certaines zones pourraient devenir inhabitables ou perdre définitivement leur attractivité.
Une urgence environnementale et humaine
Les données scientifiques issues du GIEC, de la FAO, de l’APAL, du Ministère tunisien de l’Environnement et des travaux universitaires nationaux rejoignent aujourd’hui les alertes du terrain.
Les données scientifiques rejoignent aujourd’hui les alertes du terrain. Restaurer les cours d’eau, limiter les aménagements côtiers destructeurs, protéger les zones de reproduction et intégrer les pêcheurs dans les décisions ne sont plus des options, mais des nécessités.
À Bizerte, l’érosion maritime et la disparition des poissons ne sont pas seulement des phénomènes naturels : ce sont les symptômes d’un modèle de développement à repenser, avant que la mer n’emporte définitivement une partie de l’histoire et de la vie de la ville.




